jeudi 19 novembre 2020

Tricot urbain


Quand la deuxième vague s’annonce, Kim, une jeune infirmière, se propose pour rejoindre le service Covid de son hôpital et plonge sans hésiter. Comme les autres, elle ne compte pas son temps et essaie d’oublier les détresses des malades qui s’accumulent, les morts qui suivent parfois.

Quand elle finit son service, elle rentre chez elle à pied. Elle a besoin de ce sas avant de retrouver Jules.

Sur le palier, elle se déshabille complètement remplissant un sac-fourre-tout prévu pour ça, le « tote bag de toutes les saletés », l’a nommé Jules. Un jour, l’adorable petit vieux qui partage leur pallier est sorti de chez lui quand elle est en tenue d’Ève. Il est resté plusieurs secondes, scotché, à la dévisager, avant de faire demi-tour. Enfin « dévisager » n’est sans doute pas le mot correct si on tient compte de la direction de son regard. Il avait l’air heureux et Kim s’est réjouie du petit plaisir qu’elle apportait.

Après s’être déshabillée sur le palier, Kim vide son sac dans la machine à laver avec le programme maximal avant de prendre une douche, elle aussi en programme maximal. Seulement après, elle se permet d’embrasser Jules.

Jules est responsable des lumières et du son dans un petit cirque. Autant dire que, dès le début du confinement, il s’est retrouvé au chômage technique. Très vite, il s’est ennuyé. Quand elle revient du travail, Kim est pressée d’avaler quelque chose et de se planter devant une série n’exigeant que quelques neurones en roue libre. Lui qui l’a attendue toute la journée est frustré, même s’il n’a évidemment pas le droit de se plaindre.

Il devient vital pour lui de se trouver une activité. Il commence à écrire un roman mais ça le saoule assez vite. Pour dessiner ou sculpter, il faudrait qu’il ait envie. Un puzzle de mille pièces de « Lumière et Couleur » de Turner et une peinture à numéros de « La Grande Vague » de Kanagawa arrivent à le mettre dans un tel état que Kim décrète un interdit absolu sur ces activités. Et puis, il tombe sur les aiguilles à tricoter de Kim, une passade oubliée au fond d’un tiroir. Il trouve des vidéos de tutoriels sur YouTube et en voiture : une maille à l’endroit, une maille à l’envers.

Bien sûr, au début, il est lent et les résultats, c’est n’importe quoi. Mais Jules est têtu, il s’améliore. Et puis, il se fait des amies sur des forums de tricots qui l’aident de leurs conseils sur des points aussi difficiles que de bien choisir sa laine.

Il est émerveillé par les topologies extraordinaires qu’on peut réaliser. Cela lui rappelle qu’il adorait la géométrie au lycée.

Quand on tricote des heures par jour, la production dépasse vite les besoins personnels. Il tricote des chandails, des chaussettes, des bonnets pour Kim, pour ses sœurs, ses neveux, ses amis… Il imagine même démarrer un e-commerce, mais créer un site web, ça n’a jamais été son truc.

Il a alors l’illumination : il va habiller la ville, y introduire de la couleur. Il tricote pendant la journée et le lendemain matin de bonne heure, il installe ses créations sur des statues, sur des poteaux de signalisation, des bancs, un peu partout dans son quartier. C’est sa participation modeste à la lutte contre la Covid. S’il ne peut pas soigner les malades, il peut au moins essayer d’apporter un peu de gaieté dans ce monde en pleine déprime.

Une de ses copines de tricot lui apprend qu’il n’a fait que réinventer le yarn bombing. Pas de traduction officielle en français, mais plusieurs : tricot urbain, tricot-graffiti ou tricotag.

Les gens malmenés par la pandémie ont besoin de cette lueur d’humanité. Il commence à être connu dans le quartier, à même faire des adeptes. Ça va jusqu’à un reportage sur FR3. Un expert du tricot urbain déclare son admiration pour Jules dans de doctes commentaires d’où il ressort que cet artiste génial s’inscrit dans un courant contemporain de l’art naïf, le « trivialisme abstrus ». Kim commente : « il est gentil, ma technique laisse encore beaucoup à désirer. » Faiblesse technique ou pas, Jules reçoit le prix Annette Messager d’Art Urbain à la plus grande stupéfaction de Kim. Le prix vient avec une tournée d’expositions dans quatre musées européens. Mais pour ça, il va leur falloir attendre la fin du confinement.

À chacun son confinement

 

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