mardi 25 mai 2021

Je passe la main de la présidence de la Fondation Blaise Pascal

Je suis président de la Fondation Blaise Pascal depuis sa création en 2016. Ça a été un grand honneur d’y travailler, un grand bonheur aussi. Dans le quotidien de sa vie professionnelle, on ne sait pas toujours à quoi sert notre travail personnel. Avec la Fondation, on n’a pas ce souci. Faire que les jeunes puissent aimer les maths et l’informatique, difficile de faire plus essentiel. Pour travailler dans un monde numérique, pour y vivre tout bêtement, la maîtrise de l’informatique et des maths n’est pas négociable. J’aurais aimé qu’on fasse plus pour les jeunes filles et pour les jeunes défavorisés socialement. Ça a été nos préoccupations depuis le premier jour, et tant reste à faire pour l’inclusion numérique. Mais, je suis déjà super fier du travail accompli par la Fondation, sa direction, ses employés, avec l’appui des deux Conseils. Je suis super fier de tous les projets que nous avons soutenus, les clubs, les écoles d’été, les troupes de théâtre, etc., du plus petit projet aux plus gros comme '1 scientifique - 1 classe : Chiche !'.

La Fondation a mûri avec un soutien sans faille de ses fondateurs, le CNRS, l’Université de Lyon et Inria. Nous avons su tisser avec nos partenaires un beau réseau de fanas de médiation scientifique. Nous avons su construire des relations avec des sponsors. Aujourd’hui, nous connaissons mieux nos valeurs, nos forces, nous savons où nous voulons aller et ce que nous devons améliorer. Il est temps de passer à une nouvelle étape de la Fondation. Après 5 années de bons et loyaux services, je passe la main en septembre à Laurence Devillers, Professeure à Sorbonne Université et chercheuse au Laboratoire CNRS LISN de Saclay. Avec Laurence, j’ai toute confiance dans le futur de la Fondation.

La route est encore longue, Camarades, pour que tous nos jeunes puissent totalement s’éclater avec les maths et avec l’informatique. La Fondation Blaise Pascal nous accompagne. Vive la Fondation Blaise Pascal !

Serge Abiteboul, président de la Fondation, informaticien, directeur de recherche Inria, membre du collège de l’ARCEP. 

 

Professeure à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au Laboratoire Interdisciplinaire des Sciences du Numérique (LISN) du CNRS, Laurence Devillers dirige l’équipe de recherche ‘Dimensions affectives et sociales dans les interactions parlées’.

 

mercredi 21 avril 2021

L'IA, nouvel outil de la justice sur B Smart

 

Panel dans l'émission Smart Tech sur B SMART

Présenté par Cécilia Severi

Avec Florence G'sell, Professeure à l'Université de Lorraine et Sciences Po, et Jérémy Bensoussan, avocat au cabinet Lexing et directeur du département Droit de l'IA et Contentieux technologique.

vendredi 16 avril 2021

De l’économie de l’attention à un droit à la protection de l’attention

 

Atelier : Le jeudi 15 avril 2021 - 16h30 à 19h30

Modération : Igor Galligo

Présentation par Célia Zolynski, Marylou Le Roy, doctorante à l'Université de Paris Saclay et responsable juridique des relations institutionnelles du Conseil national du numérique et François Levin, Chercheur à l'École Polytechnique.

   Avec les participations de :

-   Stéfana Broadbent, Professeure à la University College of London.

-   Fabien Tarissan, Chercheur au CNRS – Professeur attaché à l’ENS Saclay.

-   Karine Favro, Professeure à l’Université de Haute Alsace, membre du Centre Européen de recherche sur le Risque, le Droit des Accidents Collectifs et des Catastrophes

-   Serge Abiteboul, Directeur de recherche à l’INRIA, membre du Collège de l'ARCEP

 

mercredi 14 avril 2021

Déploiement de la 5G : qui décide ? À la Cité des sciences et de l'industrie

podcast : https://www.youtube.com/watch?v=uhkhMYtaICs
 

 

Rencontre de Guillaume Ledit avec 

  • Serge Abiteboul, informaticien, membre du Collège de l'Arcep, chercheur à l'ENS Paris et directeur de recherche à l'Inria ; 
  • Irénée Régnault, consultant, chercheur associé à l'UTC Compiègne et fondateur du Mouton Numérique, co-auteur de « Technologies partout, démocratie nulle part » (FYP, 2020) ; 
  • Caroline Zorn, vice-présidente de l’Eurométropole de Strasbourg en charge de l’Enseignement supérieur, recherche, vie étudiante, métropole numérique et innovante. 
Crédits : Universcience - 2021

jeudi 11 mars 2021

Quelles solutions face aux biais des données dans les algorithmes de machine learning ?

 

organisé par Christine Balagué

10 mars 2021

  • Stephan Clemençon, Professor at Telecom Paris, Head of the research team S2A
  • Serge Abiteboul, Computer science researcher at Ecole Normale Supéreieure de Paris and Inria, Board member at ARCEP
  • Julia Stoyanovich, Assistant Professor in the Department of Computer Science and Engineering at the Tandon School of Engineering, and the Center for Data Science

lundi 1 mars 2021

Millennium Institute Foundation Research on Data

 

On 03/01/2021, participation to Steering committee of 

 

Invited by Pablo Barcelo and Marcelo Arenas

Le numérique : grand absent de la loi Climat !

 

Le 8 mars, l’Assemblée nationale entamera l’examen du projet de loi Climat et résilience. En dépit des nombreuses propositions formulées par la convention citoyenne pour le climat, le texte porté par le gouvernement fait totalement l’impasse sur les enjeux du numérique.

Ceci est d’autant plus inquiétant que la présidente de la commission spéciale chargée de l’examen du texte [et députée LRM d’Ille-et-Vilaine], Laurence Maillart-Méhaignerie, a confirmé récemment que les amendements qui ne présentent pas de lien direct avec les dispositions soumises par le gouvernement seront jugés irrecevables. La question du numérique ne pourra même pas être débattue au Parlement ! Il est pourtant possible de construire un numérique vert et responsable, sans en brider le potentiel.

Avec 25 experts engagés pour un numérique responsable, nous formulons des propositions concrètes pour enrichir le débat parlementaire.

Voici notre tribune dans Le Monde : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/23/le-projet-de-loi-climat-et-resilience-fait-l-impasse-sur-les-enjeux-du-numerique_6070933_3232.html

 

Nos propositions :

  • Obliger les constructeurs à fournir des mises à jour pendant au moins 5 ans pour les smartphones, ordinateurs, etc.
  • Lutter contre l’obsolescence des terminaux en passant la garantie légale de conformité de 2 à 5 ans
  • Instaurer un « chèque-réparation » de 50 euros pour permettre aux utilisateurs de conserver leurs appareils électroniques plus longtemps
  • Donner au régulateur la capacité d’accéder et d’ouvrir des données fiables sur l’empreinte environnementale du numérique
  • Inclure l’enjeu de la sobriété dans les formations du secteur numérique (ingénieurs, informaticiens, designers, etc.)
  • Limiter les fonctionnalités comme l’auto-play des vidéos et l’infinite scrolling sur les réseaux sociaux
  • Faire adopter l’éco-conception des services numériques par l’ensemble des acteurs publics

 

Signataires

Paula Forteza, députée indépendante des Français d’Amérique Latine et des Caraïbes
Frédéric Bordage, pour le collectif d’expert.e.s GreenIT.fr
Serge Abiteboul, collège de l’Arcep et de l’Académie des sciences
Frédéric Bardeau, président co-fondateur simplon.co
Nadine Breneur, membre de la Convention citoyenne pour le climat
Jean-Christophe Chaussat, président co-fondateur de l’Institut du numérique responsable
Mathieu Delemme, chargé de mission CRSN (Conception Responsable de Service Numérique), INR
Cyril Desmidt, gérant d’infoGnuEureka
Vita Evenat, membre de la Convention citoyenne pour le climat
Hugues Ferreboeuf, directeur de projet The Shift Project
Rodolphe Fiquet, président d’Electrocycle
Emmanuelle Frenoux, maîtresse de conférences à Polytech Paris-Saclay, membre d’EcoInfo
José Germé, président de World of Sales
Marion Graeffly, co-fondatrice de Telecoop
Florent Guyennon, CEO The Machinery
Bela Loto-Hiffler, coordinatrice Point de M.I.R
Jacques-François Marchandise, Délégué général de la FING
Emile Meunier, élus écologiste au conseil de Paris et à la Métropole
Adrien Montagut, co-fondateur de Commown
Yannick Morel, co-fondateur de Latitudes
Muriel Raulic, membre de la Convention citoyenne pour le climat
Irénée Régnauld, co-fondateur du Mouton Numérique
Gauthier Roussilhe, designer et chercheur
Sébastien Solere, coopérative Fairness
Laetitia Vasseur, déléguée générale de HOP – Halte à l’Obsolescence Programmée
Lou Welgryn, présidente de Data for Good

lundi 15 février 2021

L'informatique, quelques questions pour se fâcher entre amis

  Publié à l'occasion des 50 ans de l'association pour l'Enseignement public de l'informatique

http://www.epi.asso.fr/revue/articles/a2102g.htm

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L'informatique,
quelques questions pour se fâcher entre amis

Serge Abiteboul, Gilles Dowek
 

À chaque fois qu'il y a un nouveau support technique,
il y a un Socrate qui engueule Platon
.
Michel Serres, Télérama, 12 Avril 1996.

   À l'heure des GAFAM, des fakenews, de prétendues addictions au numérique, etc., l'informatique ne manque pas de détracteurs. Sa définition même est source de désaccords. Le Conseil Scientifique de la Société Informatique de France a proposé une définition dans un article [1] publié en 2014 par le blog binaire [2] du Monde. Il ne fut pas simple d'arriver à se mettre d'accord. Le souvenir de ce travail est l'occasion d'une pensée émue pour l'un des rédacteurs, Maurice Nivat, qui nous avait fait le plaisir et l'honneur de participer à cette rédaction, ce qui n'a pas été sans élever la barre des exigences.

   Cet article soulève des questions sur l'informatique, susceptibles de vous fâcher avec des amis [3]. Certaines étaient discutées dans l'article de la SIF, nous les reprenons rapidement ici. Nous en soulevons d'autres tout aussi délicates.

Nouvelle science, quel est ton nom ?

   Le texte de la SIF adresse le sujet :

Comme les ados qui ne veulent pas utiliser le même mot que leurs parents pour parler de surprise-partie, les informaticiens changent (ou laissent les autres changer) le nom de leur discipline régulièrement. Par exemple, le CNRS invente régulièrement des néologismes pour désigner l'informatique : STIC pour « sciences et techniques de l'information et de la communication » a eu un temps le vent en poupe. Ce qui gêne sans doute, et conduit à changer de mot, ce sont les multiples facettes de l'informatique.

   Un autre terme est très utilisé : « numérique ». Ce qu'en dit le texte de la SIF :

L'adjectif « numérique » qualifie toutes les activités qui s'appuient sur la numérisation de l'information comme le livre, l'image ou le son numérique, la commande numérique de voiture ou d'avion, le commerce numérique (e-commerce), l'administration numérique, l'édition numérique, l'art numérique, etc. On parle de « monde numérique ».

   Cette énumération montre bien qu'avec le numérique, on a largement dépassé le cadre strict de l'informatique. On assiste pourtant à une certaine confusion entre le mot informatique et le mot numérique et de plus en plus avec digital (selon le dictionnaire « qui appartient, se rapporte aux doigts »), un anglicisme pour numérique. Le terme numérique est souvent convoqué quand on parle de logiciel ou de matériel informatique, celui de digital est plutôt convoqué quand on discute d'usages de l'informatique.

   Un moyen assez sûr de démarrer une controverse est de demander à des amis quelle est la différence entre informatique et numérique, ou de leur faire préciser ce qui distingue numérique et digital.

L'informatique, science ou technique ?

   Certains ont trouvé que le texte de la SIF laissait la part trop belle à la science, d'autres à la technique, d'autres enfin pensaient qu'il était faux d'autant mêler les deux. La question partage : est-ce que l'informatique est une science ou une technique plutôt l'une ou plutôt l'autre. Le texte de la SIF commence ainsi :

L'informatique est la science et la technique de la représentation de l'information d'origine artificielle ou naturelle, ainsi que des processus algorithmiques de collecte, stockage, analyse, transformation, communication et exploitation de cette information, exprimés dans des langages formels ou des langues naturelles et effectués par des machines ou des êtres humains, seuls ou collectivement.

   C'est beaucoup pour une seule phrase, mais c'est clair. L'informatique est à la fois science et technique, ce que le texte explique clairement. Évidemment, cette prise de position ne clôt pas le débat et on peut parier que certains lecteurs voient dans l'informatique surtout une science, et d'autres essentiellement une technique. Un autre moyen assez sûr de démarrer une controverse. Mais plus que de distinguer entre science et technique, le sujet n'est-il pas plutôt leur interdépendance, l'enchevêtrement entre les deux que propose l'informatique, une source considérable de richesse ?

Être informaticien, ou pas

   Les frontières de l'informatique ne sont pas très précises. C'est un autre sujet de discorde.

N'est pas informaticien qui veut. Les ordinateurs sont des machines à tout faire, et de plus en plus de personnes conçoivent des algorithmes, les programment. Pourtant, il ne suffit pas de concevoir un algorithme pour être informaticien : le sieur al-Khuwārizmī, s'il a donné son nom aux algorithmes, était mathématicien. On peut aussi être à l'origine de logiciels sans être informaticienne mais physicienne, biologiste, sociologue, etc. Un étudiant se définit souvent suivant la discipline principale qu'il étudie. On devient géographe, statisticien, économiste, etc., parce qu'on obtient un diplôme dans la discipline correspondante. Comme chercheur, nous étudions des problèmes et cherchons la ou les sciences qui nous aideront à les résoudre, dans quelque discipline qu'elles soient. Les problèmes eux ne participent pas de la même classification qui nous a placés dans une case. Donc on peut, par exemple, être physicienne et développer des algorithmes et des logiciels du matin au soir. On reste physicienne.

Informaticiens ou pas. Où placer Claude Shannon ? Est-il, aux côtés d'Alan Turing « fondateur » de l'informatique ? Ou ailleurs ? Dans le cadre du saucissonnage des sciences, nécessité pour les structurer un tant soit peu, la section 27 du CNU est « Informatique » (à la Turing), et la 61 « Génie informatique, automatique et traitement du signal » (peut-être plutôt à la Shannon). Mais n'oublions pas que pour Shannon, toute information peut se voir comme une suite de bits, ce qui est véritablement un fondement de l'informatique. Et puis, la distinction entre la 27 et 61 semble bien arbitraire aujourd'hui quand le traitement du signal et l'automatique sont massivement numériques. Dans certains domaines, la frontière de l'informatique est particulièrement floue. Par exemple, considérons la robotique qui s'appuie de manière essentielle sur des pans entiers de l'informatique comme la géométrie algorithmique, les algorithmes de planification ou l'apprentissage automatique. Bien sûr, la robotique utilise aussi la mécanique, fait parfois appel à la perception haptique, etc. Un roboticien est-il mécanicien ou informaticien ? Il peut évidemment se déclarer l'un ou l'autre, voire les deux s'il le souhaite.

Le grand voisin. Une des frontières les plus sensibles peut-être est celle avec les mathématiques. L'informatique est parfois née dans les départements de mathématiques où les informaticiens étaient les vilains petits canards. Les informaticiens ont acquis leur indépendance et habitent aujourd'hui des départements d'informatique. À l'heure de la recherche de contrats, certains mathématiciens regrettent-ils, peut-être, leur départ quand ils revendiquent l'analyse de données massives (le big data) ou l'apprentissage automatique (le machine learning) comme faisant partie des mathématiques. Pour nous, c'est de l'informatique. Mais après tout , on s'en moque ! C'est de la science avec de beaux résultats et c'est ça qui compte.

   Par nature, l'informatique reste proche des mathématiques. Ce sont toutes deux des sciences de l'artificiel. Depuis des siècles, on considère que pour être un honnête chercheur (pour être un honnête homme), il faut une maîtrise raisonnable des mathématiques. Aujourd'hui, il faut aussi celle de l'informatique. Des chercheurs font de la recherche en « mathématiques pures », mais d'autres chercheurs partent de problèmes d'autres sciences pour faire des « mathématiques appliquées ». La situation est assez semblable entre informatique fondamentale et informatiques appliquées incluant la bio-informatique, les systèmes d'information géométrique, les humanités numériques, etc.

   Pour conclure sur cette question, si l'informatique n'a pas de frontières bien délimitées, s'il n'est pas possible d'en trouver de périmètre précis, pas besoin de convoquer la pluridisciplinarité pour conclure que cela aussi en fait sa richesse.

L'informatique a transformé les sciences plus encore que l'imprimerie

   L'informatique est engagée dans un riche dialogue avec les autres sciences. De quelles sciences parle-t-on ? Des sciences dans un sens très large incluant les sciences de la nature ou de la vie, les sciences humaines et sociales (sociologie, économie, histoire, etc.) mais aussi, les mathématiques.

   La transformation des sciences par l'informatique est la raison d'être des « Entretiens autour de l'informatique » [4], qui invitent des spécialistes de toutes disciplines à raconter leurs liens avec l'informatique. Leur lecture confirme que l'informatique transforme en profondeur presque toutes les autres sciences. Et nous utilisons ici « presque » surtout par précaution oratoire. De fait, nous avons du mal à trouver une science qui n'ait été profondément transformée par l'informatique.

   Presque indépendamment de leurs disciplines, les scientifiques aujourd'hui consultent des systèmes d'information, utilisent des bases de données, tweetent, bloggent, tchatent à distance avec leurs collègues, leurs étudiants, etc. L'informatique a modifié leur façon de travailler, leur permet de le faire de manière de plus en plus distribuée, de partager des données, des logiciels. La littératie informatique est devenue leur quotidien, ou en tous cas, devrait l'être. Avec l'informatique, ils analysent des données massives qu'ils réunissent pour améliorer leurs connaissances, ils simulent des phénomènes complexes qu'ils essaient de comprendre.

   On assiste à une mutation radicale du paysage scientifique, de l'essence de ses pratiques, une entreprise de transformation fondamentale des sciences. Plus que l'utilisation d'outils informatiques, nous verrons plus loin que l'informatique transforme les sciences en apportant d'autres manières de penser, de faire de la recherche, fondées sur la pensée algorithmique, s'appuyant sur des modèles algorithmiques, l'analyse de données numériques, et la simulation. Nous manquons sans doute encore de recul et ces transformations sont encore pour partie en devenir mais il semble de plus en plus clair que si chaque science est restée essentiellement la même, chacune s'est profondément enrichie par l'utilisation d'outils numériques et surtout par le dialogue avec la pensée algorithmique. Peut-on imaginer aujourd'hui la linguistique sans le traitement automatique des langues, l'astronomie sans ses pipelines de calculs informatiques, la génomique sans les algorithmes d'analyse de séquences ADN ? Etc. 

   Au risque de choquer, nous irons donc jusqu'à écrire que l'informatique a transformé en profondeur les sciences plus encore que l'imprimerie. Mais évidemment ce n'est pas à nous de le dire, mais aux historiens des sciences quand ils auront assez de recul pour réaliser sereinement une telle comparaison. En attendant, que la question ait du sens ou pas, c'est sûrement une occasion pour se fâcher entre amis.

Les informaticiens ne servent à rien

   Les scientifiques confrontés à l'informatique se tournent vers nous, collègues informaticiens, pour trouver de l'aide. Mais, désolé, nous ne savons pas quels ordinateurs vous devez acheter, ni quels logiciels. Vos sujets de recherche sont passionnants mais comprenez que nous ayons aussi les nôtres et que nous ne voulons pas forcément les abandonner pour travailler sur les vôtres. Ayez pitié de nous !

   Par exemple, les bases de données sont essentielles dans nombre de disciplines. Pendant des années, le sujet de recherche du premier auteur étaient les bases de données « semi-structurées » avec des modèles de données moins rigides que les relations à deux dimensions, ce qui conduit à des formats de données comme XML ou Jason. Sa recherche était motivée par des travaux dans d'autres disciplines et des questions soulevées notamment par des biologistes. Mais les systèmes dont il participait à la construction étaient des prototypes déconseillés pour des scientifiques non informaticiens. Ces derniers devaient attendre les systèmes disponibles aujourd'hui.

   Certains informaticiens sautent le pas vers d'autres sciences pour participer à des domaines comme la bio-informatique ou les humanités numériques. Bravo ! Mais, même eux ne suffisent pas à répondre à toutes les demandes. Alors...

Collègues scientifiques non-informaticiens, apprenez à vous débrouiller !

   Quand vous avez besoin d'informatique, embauchez des ingénieurs ou payez des sociétés de services. Surtout, apprenez suffisamment d'informatique pour réaliser vous-mêmes vos propres simulations, vos propres analyses de données. Vous ne perdrez pas de temps à expliquer ce que vous voulez à des informaticiens qui ne parlent probablement pas le même langage que vous. Les logiciels sont devenus beaucoup plus simples à utiliser. Vos étudiants, de plus en plus, savent programmer. Et si au hasard de la recherche, vous tombez sur un vrai challenge pour l'informatique, alors seulement allez voir un informaticien :
(i) vous aurez déjà appris à parler son langage et aurez plus de chance d'être compris,
(ii) vous aurez plus de chance de l'intéresser.

   Pour éviter toute ambiguïté : on ne vous demande pas à tous d'atteindre la sophistication en informatique d'un chercheur Inria ou d'un développeur Google, mais seulement à un grand nombre d'entre vous d'être capable d'écrire les programmes simples dont vous aurez besoin. C'est déjà la norme dans de nombreuses disciplines comme la physique ou la géographie, ça peut être le cas demain aussi dans votre discipline. Si ce n'est pas encore le cas, redéfinissez la formation dans vos disciplines pour que vos étudiants aient un solide bagage en informatique.

   Est-ce que cela s'accompagnera pour ces étudiants de pertes de compétence ? Sans doute. Pour vous consoler, dites-vous que de tous temps il s'est trouvé des chantres du « les étudiants ne sont plus ce qu'ils étaient avant. » Leur niveau est supposé baisser depuis des centaines peut-être des milliers d'années, alors nous n'allons pas nous inquiéter s'il baisse aujourd'hui. Mais, il est vrai que le temps d'étude n'est pas extensible à l'infini. Les archéologues d'antan étaient d'excellents dessinateurs, les dessins de Pompéi par les archéologues juste après la découverte du site sont impressionnants de précision. Aujourd'hui, avec la photo, les archéologues ont perdu ce talent (en gagnant d'autres compétences). Nous pensons que c'est plus important pour eux de programmer que d'être de brillants dessinateurs, mais nous ne sommes pas archéologues. C'est aux archéologues de choisir ce que leurs étudiants doivent apprendre.

   Et pour conclure, une question qui divise :

Assiste-t-on avec l'informatique à un affaiblissement des sciences ?

   La clé de voûte de notre compréhension du monde est la construction de théories comme la mécanique newtonienne ou la théorie darwinienne de l'évolution. La science exige que les théories valident les observations, qu'elles permettent de faire des prédictions.

   Certaines théories sont aujourd'hui formulées sous la forme d'algorithmes qui permettent de construire des modèles de phénomènes pour ensuite pouvoir les « simuler ». Elles résultent en des logiciels parfois de taille considérable. Nous développons des modèles algorithmiques de nombreux phénomènes : l'évolution de l'atmosphère et des océans, le fonctionnement du cerveau, le développement des villes, la variation des cours de la bourse, les mouvements de foule, etc.

   Quand les théories classiques se basaient sur un petit nombre d'équations typiquement focalisées dans un petit nombre de domaines scientifiques, les modèles algorithmiques d'aujourd'hui peuvent prendre en compte des aspects très divers. Par exemple, les modèles du climat s'appuient sur des connaissances en électricité, mécanique des solides et des liquides, chimie, etc. Le modèle de développement d'une ville doit tenir compte de processus démographiques, économiques, politiques, géographiques, etc., qui interagissent. Dans un tel modèle algorithmique, certains aspects mal compris peuvent aussi être pris en charge par l'apprentissage automatique.

   Les modèles algorithmiques complexes résultent de collaborations de nombreux spécialistes de disciplines diverses. Personne n'en maîtrise toutes les facettes. Surtout, on ne sait en général pas expliquer leurs résultats. Si les modèles météorologiques nous disent avec des probabilités qui ne cessent de s'améliorer quel temps il fera demain, ils n'expliquent pas pourquoi.

   Quand une théorie classique se trompait, on essayait de proposer une autre théorie. Avec un modèle algorithmique, cela n'est pas nécessairement le cas. On va essayer de l'améliorer en précisant le modèle, en le complexifiant, en rajoutant des données, etc. Peut-être, seulement s'il s'avère vraiment décevant, essaiera-t-on de trouver un cadre véritablement nouveau. Mais le plus souvent on cherchera à faire évoluer le modèle algorithmique ne serait-ce que pour ne pas perdre tout le travail accumulé, les logiciels et les données amoncelées. 

   Est-ce satisfaisant ? Pas complètement. D'abord, on doit accepter de vivre avec des théories qui comportent des erreurs. Si ces théories s'améliorent sans cesse, même modestement, cela semble acceptable. Surtout, on doit accepter de ne pouvoir expliquer les résultats ; c'est indéniablement un aveu d'échec. Pourtant cela peut se justifier : les modèles algorithmiques nous permettent d'étudier des phénomènes beaucoup plus complexes que les théories classiques. Si nous ne pouvons présenter des explications c'est que les explications qu'on pourrait avancer seraient par nature pluridisciplinaires et extrêmement complexes, peut-être trop complexes pour qu'un humain les énonce ou les comprenne.

   En ce sens, il faut plutôt voir l'utilisation de modèles algorithmiques comme une extension du domaine de la science à des champs qui nous étaient encore interdits.

En guise de conclusion

   Il n'y a pas si longtemps encore, les autres sciences hésitaient entre s'enthousiasmer pour la nouvelle venue, l'informatique, et lui refuser de l'accueillir comme une science. Questionner si l'informatique est une science n'est plus à l'ordre du jour : L'informatique a ses départements dans les universités, une salle dédiée au Palais de la Découverte, ses académiciens des sciences ; elle est enseignée au Collège de France, et puis dans tous les collèges et lycées de France même si le nombre de professeurs informaticiens reste faible.

   L'informatique a aligné les avancées fulgurantes : compilateurs de plus en plus efficaces, langages de programmation de plus en plus sophistiqués, internet, le web, moteurs de recherche du web, systèmes cryptographiques à clés publiques, l'apprentissage automatique, etc. Et puis, elle a transformé l'économie mondiale, la culture, la vie sociale. Surtout, elle nous a émerveillés dans des rencontres surprenantes avec les autres sciences. On peut parier que l'informatique nous réservera encore de nombreuses surprises, et de belles occasions de nous engueuler entre amis...

Serge Abiteboul,
Inria & École Normale Supérieure, Paris

Gilles Dowek,
École Normale Supérieure
& Inria, Paris-Saclay

Cet article est sous licence Creative Commons (selon la juridiction française = Paternité - Pas de Modification). http://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/fr/

NOTES

[1] L'informatique, la science au coeur du numérique, sur binaire, Serge Abiteboul, 2014,
https://www.lemonde.fr/blog/binaire/2014/01/19/linformatique-quesako/

[2] https://www.lemonde.fr/blog/binaire

[3] Le titre de cet article a été suggéré par un podcast des chemins de la philosophie : Quatre questions pour se fâcher entre amis. Nous voulions nous limiter à quatre questions, mais cela n'a pas été possible. Trop de sujets de controverses sont soulevés par notre discipline.

[4] http://binaire.blog.lemonde.fr/les-entretiens-de-la-sif/

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Février 2021
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mardi 2 février 2021

Des algorithmes pour l’intelligence

Lancement du cycle de conférence « PAUL VALERY IA » 

à la Cité scolaire Paul Valery

Lundi 1er février de 18h30 à 20h

Un moment sympa avec les profs, les élèves et des parents

vendredi 29 janvier 2021

Participation to the Digital Governance Workshop

Organized by  PSL University Florence School of Regulation & European University Institute
 
January 29th, 2021
My presentation 
 
Content moderation for the social media we love to hate
 

mardi 19 janvier 2021

Oups le temps a passé

 et je n'ai rien publié sur le blog

>> 30/11/20 : Conférence Pour Alstom, Villeurbanne, Les transformations de l’entreprise par l’informatique, pour La Fondation Blaise Pascal

 >> Lancement de la Fondation Inria sur la toile

Serge Abiteboul, directeur de recherche Inria & Membre du conseil d’administration de la Fondation Inria nous dévoile la notion de biens communs, générateurs de valeur incroyable pour les entreprises.

 >> Ce que 2020 a fait au droit, Grand Continent avec  Jean Cattan


Nos réseaux sociaux, notre régulation

Quand nous nous plongeons avec délectation dans les réseaux sociaux, nous acceptons les règles qu’ils édictent. L’année 2020 ne nous a malheureusement pas épargnés : propagande terroriste, contenus haineux, fausses informations, manipulations des élections, etc. S’il en était encore besoin, s’est confirmée la nécessité de réguler ces réseaux.

Ce 15 décembre, la Commission européenne a publié deux propositions législatives. Les autorités publiques y acquièrent un rôle de superviseur doté de pouvoirs de contrôle et de sanction. Le but est d’élaguer les comportements les plus néfastes des réseaux sociaux prédominants. C’était devenu indispensable.

Cela suffira-t-il à faire des réseaux sociaux des lieux pacifiés où le citoyen pourra s’épanouir ? Nous pensons qu’un mouvement plus radical doit être engagé pour permettre à d’autres modèles d’affaires de fleurir, d’autres modèles de contrôles, fondés sur la participation des utilisateurs, sur l’éducation critique et sur une culture du dialogue réinventée.

Lire plus

 


et un dessin juste réalisé, l'encre de sketchbook est à peine sèche...



 

 

 

vendredi 20 novembre 2020

12. L'ange rose

Comme les secours tardaient à arriver, son frère l’a porté sur son dos jusqu’aux urgences de l’hôpital voisin. Boris a été pris en charge presque immédiatement. Ça devait être sérieux.

Il s’est retrouvé dans un monde froid, aseptisé, dans une ruche où chaque geste tenait du ballet studieusement réalisé. Un ange qu’ils appellent Julie s’est penché vers lui et a posé les questions d’une mécanique bien huilée que seule la douceur de la voix sauvait de l’inhumanité ambiante. Elle et un autre ange l’ont appareillé, plongé sans transition dans un monde de machines barbares qui allaient, pendant des jours et des nuits, rythmer sa vie de leurs sons monotones.

Il ne comprend rien à ce qu’elles racontent. L’une dit « propos de folles ». Il comprendra plus tard qu’elle parle de « propofol », un anesthésique. L’autre dit « intu­bation ». Elles n’ont pas le temps de lui expliquer. La chose qui, à l’instant, lui manque le plus au monde, c’est Wikipédia pour savoir à quelle sauce il va être dégusté. Peut-être est-ce mieux qu’il ne sache pas.

La voix de Julie : On applique le masque facial. Monsieur, vous allez avoir une impression d’oppression… Allumage du respirateur… Induction en séquence rapide…

Est-ce que l’ange chantonne vraiment « De toutes les matières, c’est la ouate que je préfère » ? Est-ce cette musique dérisoire et obsédante qui accompagne ses plongeons entre les vagues de blanche ouate ?

Étrange sensation d’être le spectateur d’un film au script impénétrable, dont il est le héros muet. Entre lui et la mort, il n’y a plus que la machine, la voix de Julie, et ses mains qu’il imagine douces sous leurs gants. Sans la machine, il n’aurait aucune chance de survivre. Sans l’ange rose, il n’en aurait aucune envie.

Julie brosse délicatement le drap pour le débarrasser de quelques grains de poussière, avec une précision presque chirurgicale.

Le film ralentit, balbutie, s’arrête.

Il ne sait plus s’il vit un cauchemar ou si, déjà mort, il observe des pantins ridicules s’acharner sur son cadavre. Sur le ventre, sur le dos, le bruit, la douleur… Il souffre pour le corps martyrisé de cet autre qu’une infirmière couvre par pudeur ? Sur le ventre, sur le dos, le bruit, la douleur…

La magie de la blanche ouate.

Comme les secours tardaient à arriver, son frère l’a porté sur son dos jusqu’à cette plage de la Côte d’Opale, l’endroit que, à l’instant, il aime le plus au monde. Ce n’est pas simple pour Julie de gérer une hospitalisation en bord de mer, avec le sable qui s’insinue partout et l’exigence des marées. Dans la fraicheur matinale, la caresse du sable, la musique des vagues, sous les reflets du soleil et le souffle du vent, bercé par le chant de l’ange rose, il a peut-être une chance de s’en sortir.

Il a les yeux grands ouverts. Il sourit.

La voix de Julie : T’es défoncé, mec. Kétamine, anesthésique dissociatif aux propriétés cardiostimulantes. Elle peut entraîner des hallucinations. Oh, mais regardez-moi ça. Il bande. Je te fais autant d’effet ?

Il ne sait pas si les anges l’entendaient, mais il a psalmodié longtemps ces mots repêchés au fond de l’océan :

Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Car il bande encore
Car il bande encore

Oui. Tant qu’il bandait, il vivait encore.


Il est resté un temps indéfini en soins intensifs. Quand on l’a emmené ailleurs, Julie n’était pas là, sans doute son jour de repos. Quand le mercredi suivant, elle est rentrée dans ce qui était devenu "la chambre de Boris", elle a eu un pincement au cœur. Allait-on perdre la nouvelle malade comme d’autres avant elle, ou arriverait-on à la sauver ?

Le temps a passé. Il pense souvent à Julie, il n’a pas cherché à la revoir. Il est assez tordu pour espérer retomber malade juste pour retrouver la jeune femme. Pour retrouver la ouate blanche peut-être ? Mais, quelle est la probabilité qu’il replonge, qu’il finisse en réa, et que Julie soit chargée de la chambre où il atterrirait ?

Boris rêvait de sa plage de la Côte d’Opale. Il y revient avec des amis. Les semaines de réanimation sont loin. S’il s’essouffle encore très vite, si, de loin en loin, il sent comme une oppression sur la poitrine, il a repris son travail, s’est remis doucement à faire du sport. Il recommence à vivre presque normalement.

Une jolie jeune femme installée sur la plage pas très loin d’eux brosse délicatement sa serviette pour la débarrasser de quelques grains de poussière, avec une précision presque chirurgicale.

L’allure, les mouvements, le port de tête, la taille. Est-ce Julie ? Pas simple de la reconnaitre, il n’a jamais vu la jeune femme qu’harnachée, avec son masque de canard, ses grosses lunettes aux bords rouges, sa blouse bleue, sa cagoule, ses gants ? La seule partie nue de son corps, c’était son cou. Comment être certain que la belle femme assise à quelques mètres de lui, qui vient de lui sourire, soit Julie ?

Il s’approche d’elle. Il plonge son regard dans ses yeux, des yeux immenses comme la mer, las parfois dans son combat pour qu’il survive, profonds comme la nuit qui engloutit les malades. Il murmure : 

  • Julie, n’est-ce-pas ?

Elle sourit. Que peut-il faire pour la convaincre ? Alors, il chante :

Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Car il bande encore
Car il bande encore

Elle éclate de rire :

  • C’est la drague la plus surprenante qu’on ait jamais essayée sur moi. Ça marche des fois ce truc ?

À chacun son confinement

jeudi 19 novembre 2020

Tricot urbain


Quand la deuxième vague s’annonce, Kim, une jeune infirmière, se propose pour rejoindre le service Covid de son hôpital et plonge sans hésiter. Comme les autres, elle ne compte pas son temps et essaie d’oublier les détresses des malades qui s’accumulent, les morts qui suivent parfois.

Quand elle finit son service, elle rentre chez elle à pied. Elle a besoin de ce sas avant de retrouver Jules.

Sur le palier, elle se déshabille complètement remplissant un sac-fourre-tout prévu pour ça, le « tote bag de toutes les saletés », l’a nommé Jules. Un jour, l’adorable petit vieux qui partage leur pallier est sorti de chez lui quand elle est en tenue d’Ève. Il est resté plusieurs secondes, scotché, à la dévisager, avant de faire demi-tour. Enfin « dévisager » n’est sans doute pas le mot correct si on tient compte de la direction de son regard. Il avait l’air heureux et Kim s’est réjouie du petit plaisir qu’elle apportait.

Après s’être déshabillée sur le palier, Kim vide son sac dans la machine à laver avec le programme maximal avant de prendre une douche, elle aussi en programme maximal. Seulement après, elle se permet d’embrasser Jules.

Jules est responsable des lumières et du son dans un petit cirque. Autant dire que, dès le début du confinement, il s’est retrouvé au chômage technique. Très vite, il s’est ennuyé. Quand elle revient du travail, Kim est pressée d’avaler quelque chose et de se planter devant une série n’exigeant que quelques neurones en roue libre. Lui qui l’a attendue toute la journée est frustré, même s’il n’a évidemment pas le droit de se plaindre.

Il devient vital pour lui de se trouver une activité. Il commence à écrire un roman mais ça le saoule assez vite. Pour dessiner ou sculpter, il faudrait qu’il ait envie. Un puzzle de mille pièces de « Lumière et Couleur » de Turner et une peinture à numéros de « La Grande Vague » de Kanagawa arrivent à le mettre dans un tel état que Kim décrète un interdit absolu sur ces activités. Et puis, il tombe sur les aiguilles à tricoter de Kim, une passade oubliée au fond d’un tiroir. Il trouve des vidéos de tutoriels sur YouTube et en voiture : une maille à l’endroit, une maille à l’envers.

Bien sûr, au début, il est lent et les résultats, c’est n’importe quoi. Mais Jules est têtu, il s’améliore. Et puis, il se fait des amies sur des forums de tricots qui l’aident de leurs conseils sur des points aussi difficiles que de bien choisir sa laine.

Il est émerveillé par les topologies extraordinaires qu’on peut réaliser. Cela lui rappelle qu’il adorait la géométrie au lycée.

Quand on tricote des heures par jour, la production dépasse vite les besoins personnels. Il tricote des chandails, des chaussettes, des bonnets pour Kim, pour ses sœurs, ses neveux, ses amis… Il imagine même démarrer un e-commerce, mais créer un site web, ça n’a jamais été son truc.

Il a alors l’illumination : il va habiller la ville, y introduire de la couleur. Il tricote pendant la journée et le lendemain matin de bonne heure, il installe ses créations sur des statues, sur des poteaux de signalisation, des bancs, un peu partout dans son quartier. C’est sa participation modeste à la lutte contre la Covid. S’il ne peut pas soigner les malades, il peut au moins essayer d’apporter un peu de gaieté dans ce monde en pleine déprime.

Une de ses copines de tricot lui apprend qu’il n’a fait que réinventer le yarn bombing. Pas de traduction officielle en français, mais plusieurs : tricot urbain, tricot-graffiti ou tricotag.

Les gens malmenés par la pandémie ont besoin de cette lueur d’humanité. Il commence à être connu dans le quartier, à même faire des adeptes. Ça va jusqu’à un reportage sur FR3. Un expert du tricot urbain déclare son admiration pour Jules dans de doctes commentaires d’où il ressort que cet artiste génial s’inscrit dans un courant contemporain de l’art naïf, le « trivialisme abstrus ». Kim commente : « il est gentil, ma technique laisse encore beaucoup à désirer. » Faiblesse technique ou pas, Jules reçoit le prix Annette Messager d’Art Urbain à la plus grande stupéfaction de Kim. Le prix vient avec une tournée d’expositions dans quatre musées européens. Mais pour ça, il va leur falloir attendre la fin du confinement.

À chacun son confinement

 

mardi 17 novembre 2020

10. Les mille et une secondes

Ils sont invités à dîner chez Schéhérazade. Couvre-feu oblige, ils se mettent à table affreusement tôt. Comme d’habitude, la nourriture est extraordinaire : un « addasse polow », du riz aux lentilles avec des raisins secs, et la grande spécialité de Schéhérazade, le « koukou », à la fois une omelette et une tarte aux légumes, une tuerie.

Il est déjà l’heure de partir quand l’alcool commence à faire son effet et que la soirée s’anime. Les amis filent au gré des temps de trajets, d’abord les Ignymontains qui en ont pour plus d’une heure, puis le Sévrien, qui n’en a pas pour beaucoup moins. Ne reste plus que Charles qu’attend juste une traversée de Paris.

Quand il se lève pour prendre congé, Schéhérazade amène leur conversation sur la nouvelle saison de dix pour cent.

Quand il fait mine de partir pour la seconde fois, elle se décide à lui divulguer que Clotilde a un nouvel ami, le scoop. 

...

Le temps passe et à chacune des tentatives de départ de Charles, elle découvre un nouveau sujet.

Quand il a déjà son manteau sur le dos et la main sur la poignée de la porte, Schéhérazade se lance :

  • Je ne sais pas si c’est le moment pour te parler de ça. Nous nous connaissons depuis des années... Tu te souviens de notre premier dîner, seuls tous les deux... C’était une terrasse, rue Daguerre.
  • Bien sûr, je m’en souviens.
  • Au moment de nous quitter…
  • Oui ?
Charles a presque ajouté : « allez, accélère ! » Elle hésite une longue seconde :
  • Qu’aurais-tu fait si je…
  • Oui ?
  • Si je t’avais embrassé…
Il comprend bien qu’elle ne parle pas de bises sur la joue mais de joindre délicatement leurs deux bouches. Il se souvient combien il attendait cela, combien il le désirait, mais il n’avait pas osé faire le premier pas. Elle émettait des signaux contradictoires : j’aimerais – je ne préfèrerais pas. Il a eu peur de se planter, peur du ridicule.

Schéhérazade finit par rompre le silence :
  • Laisse tomber. On parlera de cela une autre fois. Tu vas planter le couvre-feu.
C’est à son tour à lui d’hésiter. Et puis il se lance :
  • J’avais très envie de t’embrasser. Tu aurais pu être plus explicite.
  • Je t’ai dit que j’étais timide et que j’aimais que le garçon fasse le premier pas.
  • Je t’ai dit que j’avais peur de passer pour un dragueur lourdingue et que je préférais que la fille fasse le premier pas. Au minimum, tu aurais pu montrer clairement que tu étais intéressée.
  • J’ai cru le montrer.
Ils se taisent, rejouant dans l’instant des moments de ce repas, les doutes d’alors. Plus de dix ans ont passé. Chacun des deux a connu des relations, des séparations. Ils sont conscients que tout aurait pu basculer ce jour-là. Le regret est établi des deux côtés.

Elle est honnête, trop comme toujours :
  • Je ne suis plus amoureuse de toi.
  • Moi non plus.
Il ajoute après une hésitation
  • Mais, peut-être le couvre-feu nous offre-t-il une seconde chance.
Ils rejoueront souvent cet échange. Elle dira, à juste titre, que c’est elle qui a gagné du temps pour l’obliger à rester. Lui maintiendra qu’il avait compris son manège et qu’il l’a bien aidée.

Ils ne savent pas que mille et une secondes ont passé depuis qu’ils ont parlé de dix pour cent, c’est-à-dire seize minutes et quarante et une secondes. Ils se doutent bien qu’il est maintenant trop tard pour qu’il puisse rentrer chez lui en respectant le couvre-feu.

Elle sourit :
  • Tu n’as plus qu’à dormir ici.
  • Ton divan est inconfortable, proteste Charles.
  • Qui te parle du divan ? conclut Schéhérazade. 
 

dimanche 15 novembre 2020

9. Un virus facétieux

Un jour il a fallu choisir son camp : d’un côté ceux qui méprisaient le virus et hurlaient que le gouvernement mettait en péril les libertés les plus fondamentales, de l’autre ceux qui cédaient à la panique et ne comprenaient pas le laxisme de ce même gouvernement, incapable de protéger la santé des français.

C’est l’histoire d’un couple qui s’est divisé sur le sujet.

Elle a clairement choisi le camp du mépris, celui des inconscients, essayant plus ou moins inconsciemment de vivre comme si la Covid n’existait pas. Bien coaché par son époux, elle connaissait par cœur les gestes barrières et les règles de distanciation physique. Cela ne l’empêchait pas de sortir une fois sur deux sans masque. Quand on le lui faisait remarquer, elle récupérait un vieux machin qui trainait depuis des jours dans sa poche, qu’elle mettait n’importe comment, bien sûr. Elle faisait partie de ces personnes qui ne pouvaient s’empêcher de proposer la poignée de main. Il lui arrivait même de biser furtivement des personnes aussi insouciantes qu’elle : « on enlève ces machins et on s’en claque deux » ou « encore deux que Covid n’aura pas ! »

Elle ne se lavait pas plus les mains qu’avant la crise sanitaire, c’est dire qu’elle se les lavait rarement. En plus, elle se les lavait en deux temps trois mouvements, « tchic tchac » comme on apprend qu’il ne faut pas faire dans les écoles, bien loin des deux happy birthdays ou même d’un seul. Et le reste était à l’avenant.

Au contraire, il avait choisi le camp des raisonnables, celui des pétochards, comme elle disait. Il se complaisait dans l'obsession de tenir la Covid à distance. Il lisait tout ce qu’il trouvait sur l’épidémie. Il se lavait les mains cent fois par jour, à chaque fois religieusement, 30 secondes minimum avec tous les gestes, et partout, la paume, le dos, les doigts, dessus, dessous, les bouts, les ongles… Et quand il avait fini, il se rinçait bien les mains et recommençait. C’est seulement après le second lavage qu’il se les séchait avec des mouchoirs en papier avant de les frotter au gel hydroalcoolique.

Il utilisait des masques papiers qu’il changeait chaque fois qu’il les frôlait de ses doigts et ne gardait jamais plus d’une heure. Il refusait les invitations de ses amis, ne mettait plus les pieds dans les cafés, pas même en terrasse, ni dans son club de gym ou au cinéma. Plus de spectacle, d’expo… L’idée d’approcher des gens lui paraissait tenir de l’absurdité. Il n’allait plus dans les magasins, et quand il se faisait livrer quelque chose, il le gardait deux jours en quarantaine avant de le déballer. Pas évident, pour les produits frais.

Comment partager un appartement de 50 m2 quand on a des points de vue aussi radicalement antinomiques ? C’est difficile. Pour voir le coté positif, avec un appart de 30, ça aurait été impossible.

Il a séparé le salon en deux zones avec une bande jaune agrafée sur la moquette pour matérialiser la frontière. Il a annexé la cuisine. Du coup, elle ne touchait plus à la préparation des repas et au linge. Elle s’est bien gardée de souligner qu’elle s’était battue pendant des années pour qu’ils partagent ces tâches ménagères. Ce que des années de combat féministe n’avait pu réaliser, la Covid avait réussi en quelques semaines. Mais toute chose à un prix : les sous-vêtements de madame n’ont pas apprécié les lavages à 60 degrés.

Il a aussi annexé la chambre mettant en avant son mal de dos. Quand elle a râlé, il a fait remarquer que la télé et la cave à vin se trouvaient dans sa partie du salon à elle tout comme le divan. De quoi se plaignait-elle ? Elle a accepté. La salle de bain posait problème. Il s’est également attribué la cuvette de WC et le lavabo, ne lui concédant que l’usage partagé de la douche qu’elle était censée laver à la javel après chaque usage. Comme lui-même la nettoyait avant et après chaque usage, la douche n’a jamais été aussi propre. On notera qu’elle n’avait accès à aucun évier, qu’elle devait se laver les dents dans la douche, et que cela ne l’encourageait pas à se laver les mains plus souvent. Il lui a laissé royalement la jouissance du WC séparé et du tout petit bureau où il ne mettait de toute façon jamais les pieds avant la Covid.

Pour ce qui est de la petite moitié féminine de l’appartement, un demi-salon, le bureau et le WC, la propreté a vite laissé à désirer. Quand il râlait, elle répondait : « Tu n’y vas pas, alors camembert ».

Sa crainte obsessionnelle du virus le conduisait à se scruter le nombril en permanence en quête du moindre soupçon de symptôme. Il s’est mis complètement en télétravail, prétextant être personne à risque pour ne plus mettre les pieds dans l’entreprise qui l’employait. Quel risque ? L’hypocondrie est-elle facteur de risque pour la Covid ?

Elle s’est réveillée un matin avec un mal de crane. Il a exigé qu’elle se fasse tester. Elle a trouvé cela idiot, mais il y semblait vraiment y tenir. Elle a jugé que l’invasion d’un écouvillon dans ses cavités nasales était un prix raisonnable pour maintenir la paix du ménage. Par une vengeance des plus mesquines, elle a cependant demandé qu’il se fasse aussi tester. Elle n’a pas eu à insister.

Elle a reçu les résultats par courriel. Elle était négative et lui… positif.

Elle a été prise d’un fou rire énorme. Le virus était imprévisible, injuste, sans pitié – on le savait – mais elle le découvrait facétieux, immensément drôle. Elle a essayé de retrouver un semblant de sérieux mais elle ne pouvait s’empêcher de pouffer à s’étrangler. Sa crise de rire qui semblait ne pas vouloir cesser l’a conduite aux larmes. A son époux qui lui demandait pourquoi elle riait comme une folle, elle n’a su quoi répondre.

À chacun son confinement

vendredi 13 novembre 2020

8. La prochaine vague




Mia aimerait qu’elle arrive cette troisième vague ; ya rien de pire que d’attendre Godot. Samuel préfèrerait pas ; il a peur des hôpitaux qui refusent les malades, peur surtout de ne plus rien avoir à cloper et à picoler.

Quand ils n'ont plus rien eu, ils ont préféré la rue que de demander de l'aide.  Ils savaient que ce serait dur. Ils n'ont pas été déçus.  A leur âge, avec le virus et le froid, il est probable que la prochaine vague sera pour eux la der des ders. 

Ils n’ont pas de tune pour acheter des masques. Ceux qu’on leur a donnés sont sales et ils n’ont pas de machine pour les laver à 60 degrés ou à quelque température que ce soit, pas d’endroit pour se laver les mains ou le reste. Ils n’ont rien pour tenir Covid à distance. Les gestes barrières ? Expliquez leur comment on fait dans la rue ! Si on leur offre de partager une bouteille de bière, de pinard, ils ne sont pas Crésus pour refuser. Et les poignées de main sont trop rares pour qu’ils les boudent.

Un jour, Mia et Samuel en ont eu marre de leur tente humide et froide dans le passage sous les Magasins généraux. Ils avaient besoin d’autre chose, de voyager... Ils ont découvert la maison de leurs rêves dans une petite rue tranquille, rive Gauche. Cela n’a pas été compliqué d’entrer. Ils s’y sont installés pour attendre la troisième vague. Les rares voisins qui se sont aperçus de leur présence, les ont acceptés sans poser de question. 

Au début, Samuel ne voulait pas rester : c'est pas chez nous ; on n'a pas le droit. Mia a trouvé l'argument pour le convaincre : tu crois que c'est juste ces milliers de mètres carrés inoccupés et nous dans le froid ?

Mais il n'y a pas que ça qui inquiète Samuel. 

Il fait souvent le même cauchemar.  Une légiste qui ressemble à Bones, l’anthropologue de la série télé, arrive avec son équipe pour fouiller le jardin à la recherche de cadavres. Elle dit en français :

  • Je sens au fond du jardin la présence de deux corps. Un couple. Elle a 74 ans et lui 76. Morts récemment. Vous êtes certains qu'il n'y avait personne dans cette maison quand vous êtes arrivés ?
  • Non Madame, répond Mia. Elle était vide.

Le plus souvent, Bones ne trouve rien. Parfois, Samuel se réveille en sueur.

Quand il raconte à Mia, celle-ci rigole : « Te prends pas la tête, my love. Profite du toit, du lit, de la télé, de la cuisine, de la salle de bain… C’est pas tout le monde qu’a  ça. » 

Dans un autre cauchemar, il répond aux questions d’une juge qui ressemble à celle de « Boulevard du Palais » :

  • Votre épouse nous dit que vous avez enterré au fond du jardin le couple qui habitait la maison quand vous êtes arrivés. Est-ce que vous continuez à nier ?
  • Madame la Juge, Mia raconte parfois n’importe quoi. Je crois que la maison était vide quand nous sommes arrivés.
  • Vous croyez ? Vous n'en êtes pas certain ?
  • Je ne sais plus.  Je ne me souviens plus. Vous savez avec les années, j’ai des pertes de mémoire. Il m’arrive même de tomber.

À chacun son confinement

mardi 10 novembre 2020

7. Le marabout en blouse blanche

 


Pour me rendre au Balthazar Rooftop, j’ai pris un Uber. Son conducteur m’a donné sa recette pour combattre la Covid : une tisane de gingembre, miel, ail, curcuma, et clou de girofle. C’est le troisième Uber cette semaine qui me passe la recette. Ils écoutent tous la même radio ?

Le Professeur Bilam arrive en retard sur sa Harley Davidson Hydra Glide 1952, jeans impeccable, chemise blanche bien repassée, blouse professionnelle négligemment ouverte sur le poitrail bronzé. Quand il retire le casque vintage, sa chevelure blanche encadre le beau visage de prophète. Les micros se tendent. Il a l’air ennuyé, lassé. Il se livre à l’exercice de la conférence de presse sans plaisir, comme par obligation.

Des cris dans la foule tenue à distance des journalistes, quelques fans qui partagent leur passion pour le Professeur Bilam, et à peu près autant de détracteurs qui le haïssent avec tout autant de passion.

Il murmure juste pour lui-même mais le premier rang des journalistes l’a entendu : « Putain de Belaniam. Elle a tout fait pour que je n’assiste pas à cette conférence de presse. »

Joan, la journaliste du San Jose Mercury News, expliquera dans son article :

La moto du Professeur Bilam, qu’il appelle Belaniam, n’a pas voulu démarrer ce matin. Il a dû farfouiller dans le moteur pendant un bon moment. Est-ce que Belaniam ne voulait pas qu’il aille au Balthazar Rooftop où il nous avait donné rendez-vous ? Sa moto a-t-elle eu une prémonition ?

Je le questionne : Et, alors, ces chiffres ? Ils montrent l’inefficacité de votre protocole ?

Il ne répond pas.

Bilam a claironné qu’il détenait un remède miracle contre Covid19. D’autres professeurs l’ont traité de charlatan, d’escrocs. Sur Twitter, il s’est dit que Bilam avait « emprunté » sa molécule à un marabout africain qui proposait son remède sur internet pour quelques milliers d’euros. Bilam se serait contenté de faire analyser la molécule du marabout et de synthétiser le remède. Il a nié. Bien qu’installé dans le système, éminent membre des nantis et familier des puissants, il s’est vendu comme un rebelle, un hors-système. Ses fans sur Twitter ont écrasé les détracteurs.

Bilam a publié des résultats intermédiaires « prometteurs » dans un journal scientifique de seconde zone, ou même de troisième ou quatrième. Des chercheurs l’ont accusé de bidonner les données, d’utiliser une méthodologie pathétique indigne même d’un rapport de master. En plus de celui de politiciens populistes et de journalistes en quête de buzz, il a obtenu le soutien d’une foule d’inadaptés, de déclassés, de délaissés, mais aussi d’un grand nombre de personnes qui avaient juste besoin de croire en un avenir moins sombre. Sa popularité a explosé sur les réseaux sociaux. Son nombre de followers a dépassé le million pulvérisant celui de son concurrent, le professeur marseillais, un temps lui-aussi coqueluche des médias sociaux.

Moi aussi j’ai cru en Bilam. Après tout, si ça pouvait marcher… Au risque de perdre tout esprit critique, j’ai admis que, comme il l’affirmait, le visionnaire incompris avait découvert un remède simple et peu couteux quand toute la communauté scientifique était à la peine. Il avait réussi en cherchant ailleurs, en dehors des sentiers battus.

Depuis les premiers jours, j’étais pourtant un brin circonspect, moins à cause des prises de position contre Bilam de nombreux spécialistes mondiaux que parce qu’il refusait d’évaluer son remède avec les méthodes classiques. Mais bon, on pouvait bien oublier la bureaucratie dans une crise pareille. N’était-on pas à la guerre ? Un peu partout des médecins ont exigé de pouvoir utiliser son traitement. Les autorités de santé ont procrastiné.

Dommage pour lui, mais la réalité est têtue. Elle a contredit l’efficacité déclamée de son fameux remède. Et puis, des effets secondaires ont été mis en évidence. Des malades maltraités par son remède, leurs familles et celles de malades décédés, sont devenus de plus en plus bruyants sur le réseau.

Il a laissé supposer l’existence d’un complot mondial contre lui. Les motivations qu’il avançait paraissaient bien nébuleuses.

La vague de fond anti-Bilam a enflé sur Twitter, est devenue un tsunami. Lui qui avait manipulé les réseaux sociaux jusqu’ici avec autant de génie, s’est montré incapable de l’enrayer.

Le professeur s’apprête à parler. Il s’avance des micros. Il crie pour couvrir les voix hostiles de la foule un peu plus loin :

  • Pourquoi n’autorisent-ils pas mon remède ? L’humanité périra parce qu’un incapable dans un bureau n’aura pas délivré sa signature en bas d’un formulaire.
  • Selon l’OMS, des essais thérapeutiques ont montré que votre produit ne guérissait pas plus que le placébo et qu’il avait des effets négatifs importants, lui dis-je.

Après un long silence, tout ce qu’il arrive à répondre : Pow pow pow.

Peut-être a-t-il revu dans sa tête les chiffres, les courbes que lui avait préparées un étudiant, le meilleur parmi ses étudiants, le seul qui osait encore le contredire. Les chiffres avaient parlé. Pas de doute, il s’était planté. Il avait perdu. Il avait peut-être eu raison d’essayer, mais certainement tort de s’entêter. Comment pouvait-il reconnaitre aujourd’hui ses erreurs sans reconnaitre les dégâts causés par son obstination, les morts, le temps perdu pour tout le système ? Il ne serait plus le chouchou des médias, le plus célébré parmi ses pairs. Il allait devenir paria, celui dont on se moque.

Le professeur se tait. Un silence pesant de plusieurs secondes s’installe. J’ai le temps de penser qu’en des années de journalisme, je n’ai jamais assisté à un silence aussi lourd pendant une conférence de presse.

Finalement, les seuls mots qui sortent de sa bouche : Pow pow pow.

Tous les journaux vont bien retranscrire ce second « Pow pow pow ». Le silence se réinstalle. Les journaux divergeront sur le bruit ensuite. Pour les uns, un « bang », pour d’autres, « pan » ou « bam ».

Une inconnue est sortie de la foule pour se précipiter vers Bilam. Elle tenait à la main un truc qui ressemblait à une grosse lampe torche. Le porte-parole de la police nous expliquera plus tard qu’il s’agissait d’un Matador SS3000, un pistolet d’abattage pour les porcs et les bœufs.

Quand je l’ai vue, j’ai su qu’elle était déterminée et dangereuse. Elle allait poser son arme sur la tête de Bilam et l’assassiner.

Alors, quand elle est passée près de moi, j’ai étendu le pied. Elle a trébuché, elle est tombée sur sa cible, comme en l’embrassant maladroitement ; le coup est parti. Ça a fait bang, ou pan, ou bam. Deux policiers se sont précipités et ont maitrisé l'agresseuse.

On dira qu’elle était dérangée. On dira qu’elle n’avait pas supporté la mort de sa fille. 

Le Professeur Bilam n’a été que très légèrement blessé.

À chacun son confinement

lundi 9 novembre 2020

6. Tout le monde à la campagne

 
Jaén en avait soupé de Paris. Comme énormément de parisiens, pendant le confinement, il s’était juré de partir une fois la crise passée. Il l’a fait. Il a entraîné avec lui sa compagne Aïcha, moyennement convaincue, et leurs deux grandes filles. Ils se sont établis à Ouffières, un petit village de Suisse normande.

La Suisse normande, à la rencontre du massif armoricain avec ses vieilles roches coriaces et du bassin parisien tout de jeunesse et de tendresse. Ils auraient dû pousser jusqu’en Armorique pour y trouver un vrai pays, une meilleure alternative à Paris que cette Suisse normande jolie mais aux contours mal définis, à l’existence plus publicitaire qu'authentique. La Suisse, c’est ailleurs. On devrait parler plutôt du charme du Val d’Orne, de sa douceur, de sa tranquillité.

Avec leurs économies, ils ont acheté une vieille ferme qu’ils ont retapée en gite rural. Ils ont acheté de super vélos et écumé la région, des canoés pour profiter de l’Orne et de ses affluents, des graines pour le jardin potager qu’ils ont démarré. Ils ont planté des arbres fruitiers. Ils sont devenus bio et flexitariens. Jaén a proposé un sevrage de télé et d’internet, Aïcha a haussé les épaules, les filles se sont révoltées : le bout du monde, ok pour un temps, mais sans Insta, Snap et WhatsApp, au secours ! Elles ont installé une tente près de la route, là où la 4G est la moins poussive.

Le gite peinait à tenir ses promesses. Jaén a télétravaillé pendant quelque temps pour l’entreprise de pompes funèbre parisienne qui l’employait avant le déména­gement. Mais les quelques missions qu’ils lui ont accordées se sont épuisées. Comme Aïcha n’a pas trouvé de boulot dans le coin, ils se sont retrouvés tous les deux au chômage.

Aïcha s’ennuyait à mourir sans amis, sans magasins, sans troquets, sans théâtres, sans tout ce qu’elle adorait de Paris. Quand elle a découvert que l’aînée des filles fréquentait des loubards du village, plus vieux qu’elle, très chômeurs, un peu dealers aussi, elle a pris ses cliques, ses claques et ses deux filles pour se rapatrier à Meudon, chez ses parents.

Le couple a résisté. Elles passaient les vacances scolaires à Ouffières. Il les retrouvait pour quelques jours en région parisienne quand le gite n’avait pas de client, ce qui était fréquent, et quand ses finances le lui permettaient, ce qui était bien plus rare. A sa grande surprise, ses amis ne s’intéressaient, mais alors pas du tout, à la vie à Ouffières. Quand on pense que, pendant le confinement, la plupart d’entre eux parlaient de quitter Paris.

A quoi Jaén passait-il ses journées à Vacheland ? Il aurait été bien embarrassé de le dire. Il ne touchait plus au vélo ni au canoë. Il ne voyait presque personne. Il lisait de moins en moins. Il regardait bien quelques séries américaines, mais avec modération. Il faisait le minimum syndical dans le potager. Est-ce qu’il s’ennuyait ? Pas particulièrement. Aurait-il considéré d’abandonner le gite ? Pas vraiment. Pourtant la Suisse normande dont il avait adoré les paysages lui sortait véritablement par les oreilles. Ce vert, toutes ces nuances de vert, il ne supportait plus.

Les gendarmes sont venus l’arrêter un petit matin. Il a reconnu ses délits. Oui, il était bien à l’origine des départs de feu dans la région depuis plusieurs semaines. Les gendarmes ont pensé à un acte terroriste. Mais, il a nié :
  • Je ne suis pas converti à l’Islam. Ce n’est pas parce que mon épouse s’appelle Aïcha qu’on est islamiste. N’importe quoi ! On n’a pas de Coran chez nous et on boit de l’alcool. On est flexitariens, mince !
  • Alors pourquoi avez-vous déclenché ces incendies ?
  • Je voulais changer les couleurs des paysages. Je ne supportai plus ce vert, tous ces verts différents.
  • Du vert, a demandé le gendarme interloqué qu’on puisse haïr le vert.
  • Vert gazon, vert forêt, vert foncé, vert pâle, vert épinard, vert amande…
  • Verdâtre, vert caca d’oie clair ou foncé ? a proposé le gendarme. 
  • Je n’en pouvais plus de tout ce vert.

À chacun son confinement