samedi 7 novembre 2020

5. A chacun sa ZAD

 

Adèle et Loïs sont restées confinées longtemps. Finalement, elles aimaient ça. Du temps à passer ensemble, à s’aimer sans les pressions, les agressions parfois des autres.

Adèle retrouve chacun de ses étudiants séparément par Skype, une fois par semaine. Elle a 5 étudiants, donc un par jour et rien le week-end. Elle leur parle tôt le matin. C’est un peu bizarre parce que le studio n’est pas très grand. Elle est assise au bout du lit et elle cache de son corps celui de Loïs qui dort encore.

Le reste du temps, Adèle se fait plaisir avec la recherche. Elle a repris ses notes sur P=NP, le graal des informaticiens. Elle a replongé dans le problème, a tourné autour, l’a attaqué de front, contourné, a essayé de le prendre par surprise... Elle n’a presque pas dormi pendant des jours, des semaines. Elle a grappillé de petites victoires, accumulé des défaites qui étaient autant de mini-progrès. Comme disait son directeur de thèse, « tant que ça bouge, il y a de l’espoir ». Et puis un jour, elle a entraperçu une lueur au bout du tunnel. Elle s’est acharnée, cramponnée, entêtée jusqu’à tenir sa preuve.

Ensuite, elle a passé des semaines à rédiger, relire et corriger des centaines de pages de symboles. Elle alternait moments de doutes et d’euphorie. Une imprécision devenait une faille béante qu’elle comblait au bulldozer ou à la petite cuillère. Loïs était là pour lui redonner confiance quand elle n’y croyait plus. Enfin, Adèle a été suffisamment convaincue pour envoyer sa preuve par courriel à quelques spécialistes.

Son rêve : pour les informaticiens du monde, 2020 ne serait pas l’année du Covid mais celle de la preuve par Adèle que P=NP.

Cela se serait peut-être passé comme ça… si les spécialistes avaient pris la peine de lire son mémoire. Mais qui a envie de passer des jours à vérifier la preuve d’une quasi-inconnue déclarant avoir résolu le problème qui a tenu les plus grands en haleine ?

On ne saura jamais si la preuve d’Adèle est correcte.

L’entreprise de Loïs l’a mise en chômage technique et du coup, elle a beaucoup de temps pour elle. De sa vie, elle n’a cuisiné autre chose que des spaghettis trop cuits ou des merguez au barbecue. Elle décide de découvrir la gastronomie. Pendant plusieurs semaines, elle copie religieusement les recettes de Cyril Lignac sur M6. Chaque weekend, elle commande les ingrédients qu’il suggère pour la semaine, des ustensiles aussi sur Internet parce qu’elle n’a rien. Avant l’émission, elle pèse, épluche, prépare. Puis, elle « fait ». Tartine œuf mimosa, wok de légumes, velouté de carottes au curcuma, pancakes banane caramel, risotto de coquillettes de jambon parmesan. Cela tombe bien pour Loïs, Adèle est gourmande, bon public, toujours prête à tester, à dévorer la cuisine de son amie même quand c’est un peu raté, sans ménager ses compliments.

Et puis, un jour, Loïs se lance à inventer ses propres recettes. Elle consulte des milliards de pages sur la toile, boit comme un trou pour rencontrer l’inspiration, fume aussi comme un pompier même si, avec le confinement, il est devenu difficile de trouver une beuh décente. Elle fouille ses tripes pour y trouver des images enfouies au plus profond d’elle-même, des goûts, des sensations à reproduire dans ses créations. Elle laisse parler le hasard. Elle crée, corrige, essaie, détruit. Elle martyrise ses casseroles, les use, les abuse, explorant les profondeurs des produits. Elle marrie à la solide tradition française des inspirations indiennes, maghrébines, crétoises. Et puis un jour, elle entraperçoit une lueur au bout du tunnel.

Dix fois, cent, elle remet sa recette sur le métier avec Adèle comme seule cobaye. Des tentatives révolutionnaires échouent. Le sens critique la fait gommer, recommencer. Enfin, un jour, elle décide qu’elle a découvert la plus géniale de toutes les recettes.

Son rêve : elle ouvrira un restaurant avec ce plat unique, elle au fourneau et Adèle dans la salle. TripAdvisor le classera meilleur restaurant de Paris.

Pas de chance, les banques ont refusé le prêt qui leur aurait permis de se lancer. Quelles étaient les chances de succès de novices quand des masses de restaurants déposaient leur bilan ? Les amis et la famille n’ont pas non plus assez cru dans leur projet pour le financer.

On ne saura jamais si la recette de Loïs aurait pu rejoindre au panthéon de la cuisine, la pizza, le curry de légumes et la shakshuka.

Adèle et Loïs habitent maintenant une ZAD où elles cultivent leur jardin et leurs serres, leurs légumes, leurs fruits, leur propre beuh. Elles lisent beaucoup. Elles font de la céramique, du rotin, un peu de menuiserie. Adèle ne touche plus aux mathématiques et si Loïs va à la cuisine, c’est pour laver la vaisselle ou passer la serpillère. Est-ce que quelque chose leur manque ? Elles disent que non. Et quand on les voit aussi heureuses, on est bien obligé les croire. 



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