vendredi 20 novembre 2020

12. L'ange rose

Comme les secours tardaient à arriver, son frère l’a porté sur son dos jusqu’aux urgences de l’hôpital voisin. Boris a été pris en charge presque immédiatement. Ça devait être sérieux.

Il s’est retrouvé dans un monde froid, aseptisé, dans une ruche où chaque geste tenait du ballet studieusement réalisé. Un ange qu’ils appellent Julie s’est penché vers lui et a posé les questions d’une mécanique bien huilée que seule la douceur de la voix sauvait de l’inhumanité ambiante. Elle et un autre ange l’ont appareillé, plongé sans transition dans un monde de machines barbares qui allaient, pendant des jours et des nuits, rythmer sa vie de leurs sons monotones.

Il ne comprend rien à ce qu’elles racontent. L’une dit « propos de folles ». Il comprendra plus tard qu’elle parle de « propofol », un anesthésique. L’autre dit « intu­bation ». Elles n’ont pas le temps de lui expliquer. La chose qui, à l’instant, lui manque le plus au monde, c’est Wikipédia pour savoir à quelle sauce il va être dégusté. Peut-être est-ce mieux qu’il ne sache pas.

La voix de Julie : On applique le masque facial. Monsieur, vous allez avoir une impression d’oppression… Allumage du respirateur… Induction en séquence rapide…

Est-ce que l’ange chantonne vraiment « De toutes les matières, c’est la ouate que je préfère » ? Est-ce cette musique dérisoire et obsédante qui accompagne ses plongeons entre les vagues de blanche ouate ?

Étrange sensation d’être le spectateur d’un film au script impénétrable, dont il est le héros muet. Entre lui et la mort, il n’y a plus que la machine, la voix de Julie, et ses mains qu’il imagine douces sous leurs gants. Sans la machine, il n’aurait aucune chance de survivre. Sans l’ange rose, il n’en aurait aucune envie.

Julie brosse délicatement le drap pour le débarrasser de quelques grains de poussière, avec une précision presque chirurgicale.

Le film ralentit, balbutie, s’arrête.

Il ne sait plus s’il vit un cauchemar ou si, déjà mort, il observe des pantins ridicules s’acharner sur son cadavre. Sur le ventre, sur le dos, le bruit, la douleur… Il souffre pour le corps martyrisé de cet autre qu’une infirmière couvre par pudeur ? Sur le ventre, sur le dos, le bruit, la douleur…

La magie de la blanche ouate.

Comme les secours tardaient à arriver, son frère l’a porté sur son dos jusqu’à cette plage de la Côte d’Opale, l’endroit que, à l’instant, il aime le plus au monde. Ce n’est pas simple pour Julie de gérer une hospitalisation en bord de mer, avec le sable qui s’insinue partout et l’exigence des marées. Dans la fraicheur matinale, la caresse du sable, la musique des vagues, sous les reflets du soleil et le souffle du vent, bercé par le chant de l’ange rose, il a peut-être une chance de s’en sortir.

Il a les yeux grands ouverts. Il sourit.

La voix de Julie : T’es défoncé, mec. Kétamine, anesthésique dissociatif aux propriétés cardiostimulantes. Elle peut entraîner des hallucinations. Oh, mais regardez-moi ça. Il bande. Je te fais autant d’effet ?

Il ne sait pas si les anges l’entendaient, mais il a psalmodié longtemps ces mots repêchés au fond de l’océan :

Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Car il bande encore
Car il bande encore

Oui. Tant qu’il bandait, il vivait encore.


Il est resté un temps indéfini en soins intensifs. Quand on l’a emmené ailleurs, Julie n’était pas là, sans doute son jour de repos. Quand le mercredi suivant, elle est rentrée dans ce qui était devenu "la chambre de Boris", elle a eu un pincement au cœur. Allait-on perdre la nouvelle malade comme d’autres avant elle, ou arriverait-on à la sauver ?

Le temps a passé. Il pense souvent à Julie, il n’a pas cherché à la revoir. Il est assez tordu pour espérer retomber malade juste pour retrouver la jeune femme. Pour retrouver la ouate blanche peut-être ? Mais, quelle est la probabilité qu’il replonge, qu’il finisse en réa, et que Julie soit chargée de la chambre où il atterrirait ?

Boris rêvait de sa plage de la Côte d’Opale. Il y revient avec des amis. Les semaines de réanimation sont loin. S’il s’essouffle encore très vite, si, de loin en loin, il sent comme une oppression sur la poitrine, il a repris son travail, s’est remis doucement à faire du sport. Il recommence à vivre presque normalement.

Une jolie jeune femme installée sur la plage pas très loin d’eux brosse délicatement sa serviette pour la débarrasser de quelques grains de poussière, avec une précision presque chirurgicale.

L’allure, les mouvements, le port de tête, la taille. Est-ce Julie ? Pas simple de la reconnaitre, il n’a jamais vu la jeune femme qu’harnachée, avec son masque de canard, ses grosses lunettes aux bords rouges, sa blouse bleue, sa cagoule, ses gants ? La seule partie nue de son corps, c’était son cou. Comment être certain que la belle femme assise à quelques mètres de lui, qui vient de lui sourire, soit Julie ?

Il s’approche d’elle. Il plonge son regard dans ses yeux, des yeux immenses comme la mer, las parfois dans son combat pour qu’il survive, profonds comme la nuit qui engloutit les malades. Il murmure : 

  • Julie, n’est-ce-pas ?

Elle sourit. Que peut-il faire pour la convaincre ? Alors, il chante :

Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Non, non, non, non, Saint Éloi n'est pas mort
Car il bande encore
Car il bande encore

Elle éclate de rire :

  • C’est la drague la plus surprenante qu’on ait jamais essayée sur moi. Ça marche des fois ce truc ?

À chacun son confinement

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