lundi 9 novembre 2020

6. Tout le monde à la campagne

 
Jaén en avait soupé de Paris. Comme énormément de parisiens, pendant le confinement, il s’était juré de partir une fois la crise passée. Il l’a fait. Il a entraîné avec lui sa compagne Aïcha, moyennement convaincue, et leurs deux grandes filles. Ils se sont établis à Ouffières, un petit village de Suisse normande.

La Suisse normande, à la rencontre du massif armoricain avec ses vieilles roches coriaces et du bassin parisien tout de jeunesse et de tendresse. Ils auraient dû pousser jusqu’en Armorique pour y trouver un vrai pays, une meilleure alternative à Paris que cette Suisse normande jolie mais aux contours mal définis, à l’existence plus publicitaire qu'authentique. La Suisse, c’est ailleurs. On devrait parler plutôt du charme du Val d’Orne, de sa douceur, de sa tranquillité.

Avec leurs économies, ils ont acheté une vieille ferme qu’ils ont retapée en gite rural. Ils ont acheté de super vélos et écumé la région, des canoés pour profiter de l’Orne et de ses affluents, des graines pour le jardin potager qu’ils ont démarré. Ils ont planté des arbres fruitiers. Ils sont devenus bio et flexitariens. Jaén a proposé un sevrage de télé et d’internet, Aïcha a haussé les épaules, les filles se sont révoltées : le bout du monde, ok pour un temps, mais sans Insta, Snap et WhatsApp, au secours ! Elles ont installé une tente près de la route, là où la 4G est la moins poussive.

Le gite peinait à tenir ses promesses. Jaén a télétravaillé pendant quelque temps pour l’entreprise de pompes funèbre parisienne qui l’employait avant le déména­gement. Mais les quelques missions qu’ils lui ont accordées se sont épuisées. Comme Aïcha n’a pas trouvé de boulot dans le coin, ils se sont retrouvés tous les deux au chômage.

Aïcha s’ennuyait à mourir sans amis, sans magasins, sans troquets, sans théâtres, sans tout ce qu’elle adorait de Paris. Quand elle a découvert que l’aînée des filles fréquentait des loubards du village, plus vieux qu’elle, très chômeurs, un peu dealers aussi, elle a pris ses cliques, ses claques et ses deux filles pour se rapatrier à Meudon, chez ses parents.

Le couple a résisté. Elles passaient les vacances scolaires à Ouffières. Il les retrouvait pour quelques jours en région parisienne quand le gite n’avait pas de client, ce qui était fréquent, et quand ses finances le lui permettaient, ce qui était bien plus rare. A sa grande surprise, ses amis ne s’intéressaient, mais alors pas du tout, à la vie à Ouffières. Quand on pense que, pendant le confinement, la plupart d’entre eux parlaient de quitter Paris.

A quoi Jaén passait-il ses journées à Vacheland ? Il aurait été bien embarrassé de le dire. Il ne touchait plus au vélo ni au canoë. Il ne voyait presque personne. Il lisait de moins en moins. Il regardait bien quelques séries américaines, mais avec modération. Il faisait le minimum syndical dans le potager. Est-ce qu’il s’ennuyait ? Pas particulièrement. Aurait-il considéré d’abandonner le gite ? Pas vraiment. Pourtant la Suisse normande dont il avait adoré les paysages lui sortait véritablement par les oreilles. Ce vert, toutes ces nuances de vert, il ne supportait plus.

Les gendarmes sont venus l’arrêter un petit matin. Il a reconnu ses délits. Oui, il était bien à l’origine des départs de feu dans la région depuis plusieurs semaines. Les gendarmes ont pensé à un acte terroriste. Mais, il a nié :
  • Je ne suis pas converti à l’Islam. Ce n’est pas parce que mon épouse s’appelle Aïcha qu’on est islamiste. N’importe quoi ! On n’a pas de Coran chez nous et on boit de l’alcool. On est flexitariens, mince !
  • Alors pourquoi avez-vous déclenché ces incendies ?
  • Je voulais changer les couleurs des paysages. Je ne supportai plus ce vert, tous ces verts différents.
  • Du vert, a demandé le gendarme interloqué qu’on puisse haïr le vert.
  • Vert gazon, vert forêt, vert foncé, vert pâle, vert épinard, vert amande…
  • Verdâtre, vert caca d’oie clair ou foncé ? a proposé le gendarme. 
  • Je n’en pouvais plus de tout ce vert.

À chacun son confinement

 

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