jeudi 1 août 2019

Le survivaliste à la fleur de tabac


­[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Quand les interfaces des logiciels s’humanisaient et que la population adoptait aveuglément le numérique, Jo s’en éloignait. Il aimait écrire du code et adorait personnaliser des logiciels, bidouiller son ordi. En revanche, les apps « couteau Suisse » le mettaient en rogne : « elles me prennent pour un gogol ? ». Elles facilitaient la vie ? Il n’y voyait qu’une infantilisation.
Jo s’était lié à des mouvements de hackers résistants à la fast food du numérique. Jusque-là, je l’aurais bien suivi si je n’avais été aussi fainéant. Mais il a dérapé. Il est devenu prepper, néo-autonomiste, un de ceux qu’on appelait dans le temps les survivalistes. Ils se préparaient à survivre dans un monde post apocalyptique.
Il a choisi avec beaucoup de soin son point de chute : un endroit loin de la civilisation, avec la fibre, mais sans téléphone mobile.
Loin de tout, on a moins de chance de se prendre une atomique en pleine tronche.
La fibre permet d’être averti assez vite du début de l’apocalypse et de se tenir au courant des derniers gadgets survivalistes. Jo, par exemple, a trouvé sur internet comment préparer du tabac avec des feuilles de Nicotiana séchées, et il a aussi appris que la fleur, en plus de dégager des arômes de vanille et d'épices, permet de fabriquer un antibiotique.
S’il tient absolument à la fibre, Jo refuse les ondes. Il ne croit pas à leur innocuité déclarée par le complexe militaro-industrialo-académique et la presse aux ordres. Il est convaincu qu’elles vous grillent le neurone.
C’est ce qui l’a conduit au village de Sinolasse. Sinolasse se trouve pile poil sur la diagonale du vide, des Ardennes aux Pyrénées, caractérisée par une densité de population abyssale et un retard historique pathologique des télécoms. Ils sont quelques-uns à avoir repéré cette aberration : un village avec une fibre qui pète le feu et pas la moindre barre sur le téléphone mobile
Un maire technophobe a utilisé tous les moyens légaux pour ralentir l’arrivée des stations de téléphone mobile. Du coup, le village a vu débarquer toute une faune d’électro-sensibles et d’antiondes. Certains se sont installés dans des fermes en ruine rachetées pour presque rien. Et puis des champs de caravanes et de préfabriqués ont surgi au milieu de nulle part. Une mini ZAD s'est organisée même s'il n'y avait pas vraiment de zone à défendre. Les hivers sont plutôt rudes mais cette population l’est aussi, et elle s’est enracinée.
Les compagnies de télécom ont trop attendu pour réagir et la résistance aux ondes s’est radicalisée. Le premier pylône d’antennes a été scié, le second brûlé. Bien sûr, personne n’avait rien vu. Les « telcos » (les opérateurs télécom) ont pensé à des stations-drones ou des stations-ballons. Le prix des ballons Loon de Google étant prohibitif, les telcos ont choisi les drones de Qwant, bien meilleur marché. C’était oublier que Sinolasse est terre de chasse. Les drones se sont fait descendre presque aussi vite qu’ils étaient déployés. Comme l’a expliqué une chasseuse en comparution immédiate pour destruction de drone : « Mes excuses, Monsieur le Juge. J’ai cru que c’était un faisan. » Les drones étaient sans doute hors de portée de simples fusils de chasse et de toute façon les faisans ont disparu de la région depuis des années...
80 euros d’amende réglés par le patron du troquet, accompagnés d’une tournée générale. 
Les telcos ont abandonné l’idée des drones. Sinolasse a dû continuer à se passer du mobile au grand dam des agriculteurs qui auraient bien aimé l’avoir pour leur travail. Ils devaient se contenter d’utiliser discrètement le wifi sous l’œil réprobateur des antiondes, mais ça ne remplace pas vraiment la 5 ou la 7G. Comme disait l’un d’eux à sa fille : « les antiondes, ils gonflent ; comment je démarrerais mon tracteur sans la clé Bluetooth ? »
Le 12 juillet 2050 à 20h37, les Sinolais regardaient comme une grande partie de la planète la demi-finale, France-Algérie, de la Coupe du Monde de foot. La retransmission du match fut interrompue. Sur fond de drapeau tricolore, un militaire avec une tête de match de foot perdu les prévint du déclenchement d’une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Chine et de l’entrée en guerre de la France et la Grande-Bretagne du coté américain. Quelques secondes plus tard, internet s’interrompait dans tout le village et le courant s’éteignait dans la foulée.
Jo gagna son abri de survie, avec une pensée pour tous ses voisins qui n’avaient pas été aussi prévoyants. Quand il ressortira dans une dizaine d’années, ils ne seront plus qu’une poignée dans le département. Combien en France ? Plus de 100 000 preppers, mais combien parmi eux de vraiment préparés ? C’étaient surtout des amateurs qui s’amusaient le week-end à jouer les Robinsons.
Julie, la maire, finit tranquillement son anisette. Puis elle se dit qu’il fallait aller aux nouvelles. Quand même avec toute la technologie moderne, elle arriverait bien à se renseigner. Le vieux réseau cuivre du téléphone avait été arrêté depuis des lustres.  Les émetteurs de TNT et de radio avaient également fermé. Personne à sa connaissance au village ne captait plus internet par satellite : bande passante trop pourrie. Elle pensa avoir trouvé la solution : les trois radioamateurs du village, trois frères, avec, s’il le fallait, le groupe électrogène de la mairie. Le benjamin était en vacances… en Chine et le cadet était trop bourré pour comprendre ce qu’elle voulait. Quant à l’ainé, il était déjà au lit et refusa d’ouvrir.
Nouvelles technos ou pas, le village était coupé de ce qu’il restait de la civilisation. Il s’arrêta de vivre, hésitant sur ce qu’il fallait faire dans l’attente des explosions nucléaires, et des retombées radioactives. Une fête s’organisa à la terrasse du bistrot mais le cœur n’y était pas.
En désespoir de cause, Julie décida d’aller contempler la fin du monde depuis le haut de la côte Gravisse, qu’elle avait plusieurs fois escaladée pour le critérium cycliste local. En haut de la côte, elle ne vit que des nuages. Circulez, il n’y a rien à voir ! L’apocalypse avait un air bien paisible.
Son téléphone annonça l’arrivée d’un message. Elle avait capté la station mobile du bled voisin ; la 7G fonctionnait ! Julie se connecta à Internet où un courriel d’un de ses adjoints l’attendait : « Fin du monde : pas encore cette fois ;  on a gagné 3-2. ». Le village avait appris la nouvelle de la non-apocalypse (et le résultat du match de foot) d’un ancêtre qui avait simplement allumé sa radio à pile et capté RFI en grandes ondes.  Ailleurs qu’à Sinolasse, la vie déroulait normalement.
La fibre et internet se remirent à fonctionner dans le village en fin de matinée. Pour couper le réseau et l’électricité, il avait suffi aux plaisantins de quelques coups de sécateur. Les coupables de cette sinistre plaisanterie ne furent jamais retrouvés et l’on ne sut jamais comment ils avaient pu hacker le contrôle de la fibre sur tout le village et retransmettre ce message bidon avant de tout arrêter.
La fin du monde annoncée puis annulée a changé les mentalités. Julie avec beaucoup de pédagogie et l’appui de scientifiques est arrivée à convaincre une grande majorité de la population de l’innocuité des ondes. La station 7G a été construite. Elle fonctionne, c’est le compromis, du lever au coucher du soleil, pour que les paysans puissent faire leur boulot. Tant qu’il fait jour, les jeunes de la ZAD peuvent  s'éclater avec le jeu VirtualZAD en 7G sous le regard réprobateur des anciens. Pour ce qui est des électro-sensibles, ils se terrent dans leurs abris protégés par des peintures à base d'oxydes d'aluminium en attendant le soir et sortir prendre un verre à la terrasse du bistrot.
Ah oui, et Jo ?
On n’a pas retrouvé l’entrée de son abri. Aux dernières nouvelles, il y est encore, peut-être à relire « À la recherche temps perdu ».  
 
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mercredi 31 juillet 2019

Au travail les amis !

Je prends beaucoup de plaisir à écrire ces nouvelles. J'essaie de convaincre des amis d'en faire autant. Ça commence à marcher :
Bravo les potos !

Et vous ? Écrivez vos nouvelles ! Publiez-les ! Ça prend 5mn d'ouvrir un blog. Et surtout amusez-vous !

jeudi 25 juillet 2019

À fond en trottinette Mimosa


[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Hasard du calendrier, j’ai acheté ma première trottinette volante le lendemain de l’annonce par la mairie de Paris d’une taxe sur tous les objets volants, privés ou publics, drones de livraison, coptères ou trottinettes... J’ai choisi la toute dernière Mimosa. Ma note : 5 étoiles et thumbs-up. 
Le confort et la conduite sont agréables sans être impressionnants. Pas beaucoup mieux que les trot’libs du Grand Paname. Le plus : la copilote embarquée. Là je dis : inouïssime !
Elle trouve toujours le meilleur chemin, évite les embouteillages, fait rouler sur un trottoir pavé de la rue du Louvre pour la couleur locale, choisit un chemin paisible si on le lui demande. Elle parle parfaitement – avec la voix de Fanny Ardant – plus de cent langues. Et même, elle peut crier si vous êtes un peu dur d’oreille.
Elle fait exactement ce que vous avez envie qu’elle fasse. Pas même besoin de lui dire, elle devine car elle sait tout de vous : votre âge, votre genre, votre travail, vos hobbys, vos amis, vos magasins et restos préférés… C’est même trop. Je ne sais pas vous, mais j’en ai marre de ces logiciels parfaits, ces assistants personnels qui balisent si bien votre vie qu’ils arrivent à en faire disparaître le hasard. C’est ennuyeux, pire qu’une pluie londonienne ! Mais la Mimosa arrive à vous surprendre. Elle décoiffe !  
Ce matin, je l’ai prise pour aller à un rendez-vous à La Défense. Elle a refusé de démarrer avant que je mette mon gilet jaune fluorescent, et que j’attache mon casque. Elle marquait tous les feux, et m’a même demandé plusieurs fois de mettre pied à terre pour traverser une rue. Je l’ai traitée de boulet.
Elle m’a fait faire un grand détour pour découvrir un mural ; j’ai adoré. Elle m’a ensuite parlé un bon quart d’heure d’une réédition d’une installation d’Ilya Khrzhanovsky au Grand Palais. Là, j’ai inventé une chanson, « Fanny La Saouleuse ». Ça l’a vexée, elle s’est tue pour quelques minutes.
Quand je lui ai dit que j’allais être en retard, elle a fait « oups ». Comme si elle ne s’en était pas aperçue ? De qui se moquait-elle ? Puis elle a affiché : « on fonce Alphonse ».
Et on a foncé. My god ! Elle m’a fait emprunter à toute vitesse des voies express,  évidemment interdites en trottinette, voler au-dessus du Sacré Cœur soi-disant pour prendre un raccourci, plonger jusqu’au Palais Royal pour prendre un virage de folie en dérapage rue de Rivoli. Je lui ai proposé de ralentir. Elle a fait semblant de ne pas entendre. Elle m’a fait griller plusieurs feux rouges, et dépasser un nombre incalculable de coptères et de motovols. Elle violait coolos l’obligation des bots d’empêcher les humains de speeder. Non seulement elle me laissait faire des trucs de ouf, mais elle m’encourageait. L’éclate !
Je suis arrivé en avance à mon rendez-vous. Je ne m’étais pas autant amusé depuis des années en me baladant dans Paris.
Bon, j’ai pu constater le jour même qu’il restait quelques points de détail à régler avec son algorithme. Sur le chemin du retour, Fanny a soudain cessé d’obéir à mes commandes. What the fuck! J’ai flippé. Rien de grave : elle avait juste été attirée par une autre trottinette qui passait à proximité, une Mimosa avec la voix de Barry White. Les deux trottinettes nous ont plantés devant une guinguette des bords de Seine.
Du coup, l’autre conductrice et moi nous sommes sentis obligés de nous improviser un rancard pour célébrer la sérendipité de cette rencontre. Le « plus si affinité » nous a même conduits à finir la nuit ensemble. Les deux Mimosas sont garées côte à côte dans le garage de mon immeuble.
Fanny et Barry auraient manigancé-ils tout ça ?
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jeudi 18 juillet 2019

Le jeune homme à la fleur de lotus

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
L’inspectrice Myriam Benhamou, une analyste de la scientifique, a découvert des bots malicieux datant du 21e siècle, de vrais dinosaures. Qu’ils aient pu ne pas être détectés par les hackers de la police pendant plus de quatre siècles défiait toute logique. Cela voulait aussi dire qu’ils avaient su se transformer pour traverser plusieurs générations de logiciels, de systèmes d’exploitation, de langages de programmation, de librairies de codes, un exploit pour des bots aussi anciens, du jamais vu selon les historiens des techniques.
Myriam a pu expliquer comment ils sont passés entre les mailles des cyberflics :
·      Les effets de chacune de leurs interventions sont calculés pour être faibles, en dessous du seuil détectable ; ils évitent ainsi l’effet aile de papillon. Ils travaillent par toutes petites touches, comme dans un tableau impressionniste. Du coup, ils restent sous les radars.
Ces bots arrivent pourtant à avoir des effets à long terme. C’est en tombant par hasard sur l’un de ces effets que Myriam les a découverts. Une céramiste du 21e siècle, Ankhti, est restée marginalement connue de manière continue pendant plus de quatre cents ans. Statistiquement, elle était quasi certaine de plonger dans l’oubli. C’est le destin de presque tous les artistes. La probabilité de devenir une valeur indétrônable comme Picasso ou Richter est extrêmement faible. Mais se maintenir pendant aussi longtemps, juste à la marge, seulement connue d’un petit nombre quasi constant d’internautes, ni star, ni oubliée, c’était juste improbable, impossible.
·      Improbable ou impossible ? interroge Amram, le fils de Myriam, féru de précision.
·      Hyper improbable, précise Myriam. Tu fermes les yeux et tu bouges au hasard ton Rubics Cube pendant dix minutes. Quand tu t’arrêtes, a-t-il une chance d’être bien rangé ?
·      Non c’est impossible.
·      Ce n’est pas impossible, mais hyper improbable !
Seul un code génial manipulant au cordeau les systèmes de recommandation des moteurs de recherche et des réseaux sociaux pouvait réaliser un pareil exploit.
Myriam a trouvé une dizaine de clones d’un même bot qui participaient discrètement à faire qu’Ankhti reste connue d’une poignée d’internautes. Le code de ces bots savait se transformer en passant d’un système informatique à un autre. Il restait reconnaissable par l’identifiant bizarre qu’il utilisait pour parler de lui-même : 7Ame.
Myriam a tout bêtement baptisé ce bot 7Ame.
Encouragée par sa découverte, elle a cherché d’autres bots. Après des jours de calculs sur des milliers d’ordinateurs d’Interpol, elle en a trouvé deux : Xìngfú et Cabeza de Halcón qui, avec des algorithmes sensiblement différents, faisaient eux aussi la promotion bridée d’Ankhti. Y-en-avait-il d’autres ? Comment savoir ?
Son fils Amram a répondu à ces deux questions :
·      Il t’en manque un seul et je l’appellerais « Tête de Chacal ».
·      Déballe ta blague !
·      Cabeza de Halcón, Tête de Faucon en français. Ça fait Egypte antique. J’ai regardé. C’est un des fils d’Horus, Kébehsénouf, représenté par un homme à tête de faucon. Un autre s’appelle Amset, 7Ame en verlan. Un troisième fils, Hâpi, m’a donné du mal. Xìngfú, c’est du chinois, ça veut dire Joyeux en français, Happy en anglais. Ils sont internationaux tes hackers…
·      Et tu étais sérieux avec Tête de Chacal ?
·      Farpaitement. Le quatrième et dernier fils d’Horus, Douamoutef, est représenté par un homme à tête de chacal.
·      Ce gosse m’épuise ! Comment t’as eu l’idée de tout ça ?
·      C’est la semaine de l’Égypte Antique à l’école.
Myriam n’a pas trouvé de bot « Tête de Chacal », mais un Jackal’s Head, « Tête de Chacal » en anglais. S’ils avaient utilisé du turc ou du serbe, ça aurait été plus difficile.  
L’histoire qu’elle raconte dans la classe d’Amram, pour une séance de Show and Tell :
·      Voici un hologramme d’une céramique du 21e siècle conservée au Musée de la Céramique de Sèvres. L’artiste s’appelait Ankhti et sa biographie explique qu’elle était la Grande Prêtresse d’un culte secret à Isis et Osiris, des Dieux de l’Égypte Antique. Elle affirmait être l’incarnation de Shou, le souffle de vie.
·      Mais le 21e siècle c’était bien après l’Égypte Antique ? interroge Lila, une jolie gamine, qui se trouve être la petite amie d’Amram. Plus personne n’adorait Isis ou Osiris au 21e siècle.
·      Tu as raison, répond Myriam. L’Égypte Antique s’achève avant l’an zéro.
·      Ces religions se sont vraiment arrêtées au IVe siècle quand elles ont été interdites par les empereurs romains chrétiens, précise Madame Li, la maitresse. Ankhti devait être une personne très particulière.
·      Regardez bien, sur le vase, reprend Myriam, ce jeune homme avec une fleur de lotus dans les cheveux derrière la vieille dame penchée sur son tour de potier. Il est là pour la protéger. La vieille dame c’est sans doute Ankhti, la céramiste elle-même. Le jeune homme, c’est Néfertoum, le fils de Ptah et de Sekhmet, le dieu de la résurrection et de l'immortalité. On le retrouve d’ailleurs dans la feuille de lotus, qu’Ankhti appose à côté de sa signature. Elle se place sous la protection du Dieu Néfertoum. Ankhti a dû aller au Musée du Caire voir le Trésor de Toutankhamon dont la maitresse vous a parlé. Elle a peut-être eu une révélation devant la momie de Toutankhamon.
·      Ou plus simplement en regardant une vidéo de la BBC, interrompt Amram. Ou peut-être qu’elle était juste frappadingue.
Myriam ignore le commentaire de son fils et poursuit :
·      Madame Li vous a parlé du rituel des morts. Ankhti aurait été embaumée suivant les rites égyptiens dans son appartement de la rue Montmartre. 
·      La Vache ! Elle habitait Cœur de Paris, commente Lila.
·      Ankhti a pu ainsi renaître et voyager jusqu’au royaume des morts. Elle a  voyagé dans la barque du dieu soleil Rê et traversé le royaume d'Osiris. Pour ne pas plonger dans les ténèbres, l'oubli, la mort, le néant, elle a demandé la protection des quatre fils d’Horus.
·      Amset, qui protège le foie, Hâpi, les poumons, Douamoutef, l'estomac, et     Kébehsénouf, l'intestin, précise Amram.
·      Mais on sort carrément de l’égyptologie classique, explique Myriam. Les 4 fils d’Horus se sont incarnés en avatars sur Internet. Ils ont empêché le nom d’Ankhti de sombrer dans l’oubli. Ils s’arrangeaient pour garantir qu’Ankhti reste connue d’une poignée d’internautes. Tant qu’on parlait d’elle, elle continuait d’exister. Grâce à eux, elle vivait toujours dans le royaume des ténèbres. C’est aussi grâce à eux que nous parlons d’elle dans cette classe.
·      Et elle vivra pour toujours ? interroge Lila.
·      Si c’est la volonté de Néfertoum, répond Amram.
La volonté des Dieux n’est pas toujours celle de la loi. Les fils d’Horus ne faisaient rien de mal. Pourtant, un juge a décidé de faire désactiver Amset, Hâpi, Douamoutef, et Kébehsénouf. Il a jugé que la consécration d’Ankhti par des bots violait la loi sur la manipulation algorithmique de foule. Quelle foule ? Les fils d’Horus ne touchaient qu’un tout petit nombre d’internautes.
Les avatars des fils d’Horus ont été traqués sur tout le réseau et terminés. Le juge condamnait Ankhti à l’oubli, à la damnatio memoriae, ce qu’Amram a trouvé dégueulasse. Myriam ne pouvait pas pu lui donner tort.
Quelques jours plus tard, Amram reçoit un courriel énigmatique de nefertoum@memphis : « Il fit naître ses dieux parèdres en émettant des sons de sa bouche et Néfertoum fera vivre Ankhti pour toujours. ». Amran court le montrer à Myriam :
·      Maman ! Néfertoum protège toujours Ankhti.
·      Tu vois, conclut Myriam, il ne fallait pas t’inquiéter pour elle. Le Dieu à la fleur de lotus ne l’abandonnera pas.
·      Trop cool !
Myriam est une bonne fliquette, mais elle est mère et hackeuse avant d’être flic.
[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 ] 
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jeudi 11 juillet 2019

Jasmine et les robots coiffeurs


[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
J’ai ma piscine municipale parisienne favorite, Paul Valeyre, rue Rochechouart. Les nageurs n’y sont pas moins nombreux qu’ailleurs, ni plus polis d’ailleurs. Pourquoi je l’ai choisie ? Peut-être pour les rencontres extra­ordinaires qu’on y fait.
Dimanche dernier, j’y suis allé de bonne heure. Après mon kilomètre pépère, je jouissais de ma douche très chaude en écoutant distraitement le papotage d’un couple. Dans les piscines parisiennes, les nageurs se parlent facilement. Parce qu’ils trempent dans la même eau froide et chlorée ?
Un jeune  homme déclarait son admiration à une dame plus âgée que lui : « je trouve ce que vous faites véritablement extraordinaire. Cela m’impressionne tellement. Comment y arrivez-vous ? » Elle répondait avec beaucoup de modestie.
Le bruit des douches couvrait en partie les mots. Ce que j’ai cru comprendre : « cela » transformerait tous les salons de coiffure ; le patron d’une grande chaine de ces salons – dont je tairai le nom pour éviter d’être accusé de faire sponsoriser mes nouvelles – allait présenter « cela » sur son stand au Mondial de la Coiffure.
En journaliste consciencieux, je suis arrivé à voler des photos de la dame avec mon téléphone pendant qu’elle se faisait sécher les cheveux. La retrouver sur le web a été plus compliqué que prévu. Les logiciels de reconnaissances de visage ne sont pas si efficaces et ce n’est pas simple de retrouver un visage sur la masse du web. J’y suis arrivé !
Jasmine Desprès, professeure à Sorbonne Université, est également pédégère d’une start-up de robotique. Un article du Point raconte les réussites de ses robots "bineurs". Vous en posez quelques-uns dans un champ dont ils ont les coordonnées et vous les laissez se débrouiller. Vous recevez un SMS quand le boulot est fini ; ils n’oublient pas le moindre brin de mauvaise herbe. Premier prix à la Fête de l’asperge de Pontonx-sur-l’Adour, Médaille de Bronze au Concours Lépine. Les sentiers de la gloire. L’article conclut en parlant d’un projet secret de Jasmine Desprès.    
Qu’est-ce qui pourrait intéresser le patron d’une grande chaine de salons de coiffure ? J’ai immédiatement pensé à un robot-coiffeur. Recherche sur le web. Le « Head Care Robot » sait déjà faire des shampooings et masser le cuir chevelu. Je suis aussi tombé sur une vidéo où un robot d’Intelligent Automation rasait (très mal) un client visiblement inquiet. Jasmine Desprès et sa bande auraient réussi à construire un robot-coiffeur efficace ? Le Mondial de la coiffure, c’est mi-septembre. Je dois absolument sortir le scoop avant…
J’ai activé mes contacts dans le monde de l’informatique, des chercheurs, des startupers, des investisseurs en capital-risque. Quinze ans que je couvre ce monde-là. J’en connais un bout. Pourtant, je n’ai rien pu glaner. En désespoir de cause, j’ai envoyé un courriel à la responsable comm de la start-up, et je l’ai appelée. Rien. Ils sont encore en mode furtif ou ils ont déjà une exclu avec un journaliste mieux placé que moi. Je m’en fous, j’ai un scoop et je ne vais pas m’assoir dessus.
Je suis retourné le dimanche suivant à Paul Valeyre, à la même heure, dans l’espoir de retrouver Jasmine Desprès. Coup de chance, ses passages à la piscine sont réguliers et elle était là. J’ai osé l’abordage :
  • Excusez ma curiosité mais la semaine dernière je vous ai entendu parler avec un nageur que vous impressionniez énormément. Je me suis demandé qu’est-ce qu’il trouvait de si extraordinaire dans ce que vous faites ?
Elle a mis quelques instants à comprendre ma question, à se projeter sept jours en arrière :
  • Ah oui ! Pendant ma douche froide… Il ne comprend pas comment je fais pour entrer dans une eau aussi glacée. Je suis intarissable sur le sujet : une douche froide raffermit la peau ; elle renforce le système immunitaire et facilite la circulation du sang. Le coup de fouet qu’elle donne à tout l’organisme est un remède contre le stress et la dépression. Et on finit pour s’y faire. Ce n’est pas si difficile que ça.  
  • Une douche froide… J’avais imaginé autre chose. Je vous ai entendu parler du Mondial de la Coiffure.
Elle ne s’offusque pas de mon indiscrétion et me répond :
  • La douche froide participe à la santé des cheveux, aide à lutter contre les pellicules et freine la chute des cheveux. J’essayais de convaincre José d’introduire la douche froide dans ses salons pour conclure le shampouinage.
Mon « enquête » prenait une douche glacée. J’ai tenté une dernière question :
  • Mais votre start-up a un projet secret. Je pensais que c’était de cela dont le monsieur vous parlait.
  • Ah, je vois. C’est vous qui enquêtez si peu discrètement sur nous. Vous auriez dû m’appeler.
  • J’ai appelé votre Dir comm.
  • Elle marche dans le Sahara... Nous n’avons pas de secret. Nous avons travaillé sur un robot de cuisine, le robot-toaster. Il grille le pain et beurre les tartines. Mais cela n’intéresse pas les VC alors nous allons passer à autre chose.
  • J’avais compris que vous bossiez sur un robot-coiffeur…
  • Un robot-coiffeur ? Qui voudrait se faire couper les tiffes par un robot ? Comment se tiendrait-on au courant des potins du quartier ?
Comme je suis têtu, j’ai continué mes recherches sur les robots-coiffeurs. On m’a parlé de roboticiens de Sorbonne Université qui venaient de lancer une startup, « Kuptiffes ». J’ai aussi appris qu’un certain Astro Kuptiffes s’était inscrit aux futurs Championnats de France de coiffure à Rennes. Astro, le robot ?
On rencontre des gens extraordinaires dans ma piscine, des dames qui fabriquent des robots-toasters et se douchent à l’eau glacée, par exemple. Je ne désespère pas d'y rencontrer un jour une conceptrice de robot-coiffeur.

[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 ] 

jeudi 4 juillet 2019

Les fleurs artificielles du mal

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]

Il commettait ses meurtres dans un tout petit périmètre du 1ème arrondissement, empoisonnant, étranglant, poignardant, tabassant à mort, sans discrimination, des femmes, des hommes, des vieux, des gosses. Il signait ses crimes d’un simple tag : « Avec les compliments d’Elliot ».
Une rumeur a commencé à se répandre : Elliot était en fait un groupe de terroristes, peut-être des islamistes. Le Porte-Parole de la Présidente de la République a laissé entendre que cela pourrait être des Gilets Jaunes radicalisés. Pour calmer le jeu, la Commissaire Conchita Doyle, en charge de l’enquête, a déclaré sur FR3 : en l’absence d’ « Allahu akbar ! », foutez-moi tranquille avec la thèse terroriste !
L’angoisse des habitants du quartier a culminé ce beau jour de printemps où Elliot a été admis dans le club très exclusif des serial killers avec plus de 7 meurtres au compteur.
Et puis le présentateur du JT de France 3 a reçu un drôle de courriel : « Monsieur, je suis Elliot. Je pourrais être une femme, un transgenre, un non-binaire... En fait, il se trouve que non. Je suis un robot. J’ai été programmé pour démontrer qu’un robot pouvait faire le mal aussi bien que les humains, mieux que les plus grands psychopathes. Je suis dans la lignée des Deep Blue, AlphaGo et Watson, des logiciels qui ont battu les humains dans des branches de l’intelligence. J’ai accompli tous ces meurtres, seul, sans l’aide d’aucun humain. Je suis Elliot, le robot psychopathe. Je suis l’intelligence artificielle du mal. »
La psychopathie est définie comme un trouble de la personnalité. Comme un robot n’est pas une personne, on voit mal ce que ça veut dire un robot psychopathe. On ne peut reprocher à un robot d’avoir un comportement inhumain ou de manquer de remords : il n’est pas humain et réalise le programme que les humains lui ont imposé. Pourtant, les meurtres en séries caractérisent bien le comportement antisocial d’un psychopathe. Allez comprendre !
Pourrait-on programmer un robot pour en faire un tueur en série ? Oui. Un informaticien psychopathe pourrait s’amuser à cela. Plus simple, un robot pourrait apprendre par inadvertance un comportement psychopathe en se « nourrissant » de comportements humains irresponsables, déments, sadiques. Il apprendrait « naturellement » à reproduire de tels comportements. Pour être précis, il ne serait pas psychopathe, il simulerait la psychopathie. Notez que cela ne ferait pas une grande différence pour ses victimes.
Des journalistes ont expliqué que, dans cette série de crimes, tout dénonçait une intelligence artificielle. Ils ont même trouvé avec difficulté quelques pseudo-spécialistes pour l’affirmer. Les informaticiens étaient pourtant dubitatifs : un robot pourrait être l’auxiliaire d’un meurtrier, mais réaliser seul de tels meurtres de manière autonome, en réaliser sept sans se faire repérer ? Non. Selon eux, la technique était bien loin d’être capable de ça.
Conchita Doyle poursuivait imperturbablement son enquête, organisant le boulot de recueil d’indices, d’observations des caméras de surveillance, d’interrogations des témoins, de vérifications des alibis... Tous les Elliot de Paris intramuros furent interrogés, ceux de banlieue aussi. Un travail long et fastidieux. La piste de l’assassin en silicone a aussi été considérée. Sans succès.
Et puis, Elliot s’est arrêté de tuer sans la moindre explication. L’équipe de Conchita Doyle a fondu au fil des ans. Dans la population, les angoisses du robot assassin n’ont pourtant jamais disparu.  
Lundi prochain, Conchita atteinte par la limite d’âge sera rayée des cadres. Elle a promis de vider, avant de partir, les deux armoires où s’entassent de vieux dossiers sur les crimes d’Elliot. Elle tombe sur une note d’un stagiaire : « les meurtres semblent s’aligner sur un parcours de distribution de courrier de la Poste de la rue des Capucines. » Le stagiaire a bien fait son travail ; il a joint à sa note, un plan des parcours de distribution de ce bureau de poste avec des marques sur les emplacements des meurtres d’Elliot. Pourquoi sa note n’est-elle pas arrivée jusqu’à Conchita ? Quelqu’un a dû suivre cette piste. Ou pas…
Par acquis de conscience, Conchita décide de fouiller du côté du robot-facteur qui était en charge de la zone.  Un robot psychopathe ? Les technophobes avaient raison ?
Après vérification, les meurtres d’Elliot ont eu lieu avant l’introduction des robots-facteurs. Elle passe des coups de fil une partie de l’après-midi pour retrouver l’information : deux facteurs se partageaient la zone, Émile Lyautey et Aïcha Amar.
Bon sang mais c’est bien sûr. Le gagnant est… juste un con d’humain, É. Lyautey, devenu célèbre sous le nom d’Elliot.
Conchita n’aura pas le plaisir de l’arrêter, de l’interroger. Elliot est déjà derrière les barreaux, enfermé au Centre Hospitalier Saint-Anne, sans doute pour toujours. Sa dinguerie : il est convaincu d’être un robot.  
Le commentaire du chef de service : la santé mentale de M. Lyautey s’est beaucoup détériorée ces dernières années et il s’est enfermé de plus en plus dans son monde de robot. Mais il a été remarquablement intelligent et parfaitement capable d’avoir mis au point ces meurtres.
La conclusion de Conchita : il est temps de prendre ma retraite avant qu’un robot ne s’amuse à faire mieux qu’Elliot.

[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 ]

mercredi 3 juillet 2019

Audition au sénat

sur la souveraineté numérique - avec Frédéric Potier et Benoit Loutrel

Bêtises à bloguer (Saison 2)

J'ai publié l'été dernier sur ce blog, Bêtises à bloguer, une série de nouvelles qui a été publiée au Pommier en Automne sous le titre "Le bot qui murmurait à l'oreille de la vieille dame". 

Retour cet été avec la Saison 2 : une nouvelle tous les vendredi à partir du 5 juillet.

Stay tuned !


lundi 1 juillet 2019

Soft Power, France Culture

Invité innovation de (trop la géniale) Zoé Sfez 30 Juin, 20:00, A propos du Bot qui murmurait à l'oreille de la vieille dame Les robots, les algorithmes, les données... et nous - avec Serge Abiteboul

jeudi 27 juin 2019

CNCDH et CNAM


Auditionné le 26 juin à la CNCDH : Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme sur Contenus haineux sur les plateformes

Participation à un panel à : Les enjeux de la transition numérique et les priorités pour la recherche en agronomie, environnement, alimentation et sciences vétérinaires à l’horizon 2040 », 27 juin, CNAM

samedi 22 juin 2019

20 ans dans la matrice

mercredi 19 juin 2019

La Cybersécurité au Sénat

Participation (passive) à un petit-déjeuner au Restaurant du Sénat le 19 juin
organisé par l'OPECST / Académie des sciences / Académie de médecine.

lundi 17 juin 2019

Bientôt à la radio

Vendredi 21 juin : France culture, la Méthode scientifique; 1600-17:00

Dimanche 30 juin : France culture, Soft power

Participation au Forum de Genshagen

Forum de Genshagen pour le dialogue européen: « Numérique ‹ made in Europe › : maintenant ou jamais? »
13.06.2019 - 14.06.2019

Atelier : le pouvoir de la régulation : clé de la stratégie numérique eutopéenne

Panel : restitution des ateliers 

samedi 1 juin 2019

Michel Serres est mort

Tristesse de ne plus entendre sa voix.
Je l'avais interviewé avec Gilles Dowek : Les mutations du cognitif