« Oublie-moi ! » C'est un ordre auquel j'ai parfois du mal à
me soumettre. Pire, le simple fait de me demander d'oublier quelqu'un
le rappelle encore plus à mon souvenir. Sur Internet, on parle dans ce
cas d'« effet Streisand », en référence à ce qui s'est passé en 2003. La
chanteuse américaine Barbra Streisand a voulu faire interdire la
diffusion, sur un site web, d'une photo aérienne de son domaine. Cette
demande a encouragé plusieurs centaines de milliers de personnes à
consulter le cliché sur le site le mois suivant.
L'évolution
d'
Homo sapiens n'a pas jugé bon
d'y inclure un algorithme d'effacement de la mémoire. Seul le temps
favorise l'oubli. Si nous effaçons aussi des souvenirs - parce qu'ils
sont trop durs, parce que nous en avons honte -, c'est inconsciemment,
en évitant d'y penser. Nous ne disposons pas de code dans notre cerveau
pour passer en revue nos milliards de neurones et en effacer une
information spécifique. Les systèmes informatiques sont confrontés à la
même question avec le droit à l'oubli. La première réaction des
ingénieurs est :
« Ça ne va pas être possible ! » Pour l'une de
vos photos, des copies ont pu être faites par certains de vos amis, des
amis d'amis... D'autres existent sur Internet dans des mémoires caches
ou se trouvent dans des sauvegardes. Pour être clair, le système ne sait
pas toujours où sont les copies et on préfère, autant que possible,
éviter de modifier les sauvegardes qui en contiennent certainement.
En 2011, un étudiant autrichien en droit, Max Schrems, a demandé à
Facebook une copie de toutes ses données personnelles (un fichier de
plus de 1 200 pages). Il y a découvert des informations qu'il avait
pourtant effacées. Une série de plaintes qu'il a déposées ont finalement
conduit la Cour de justice de l'Union européenne à invalider l'accord «
Safe Harbor » sur l'utilisation, par les entreprises américaines, de
données d'utilisateurs européens.
Les lignes bougent. Le droit à l'effacement s'installe en Europe et
cela pose des problèmes aux entreprises. Oublier une information dans un
système informatique complexe, comme forcer un individu à oublier une
information, c'est mission impossible. Pourtant, c'est devenu la règle !
Il existe plusieurs niveaux de réponses. Le premier est utilisé sur
Internet : le déréférencement. Plutôt que d'interdire une page, on va
demander au moteur de recherche d'arrêter de la faire apparaître dans
les résultats de recherche. Étrange pouvoir judiciaire des ingénieurs,
qui dit beaucoup du Web : si une information n'est plus référencée,
c'est un peu comme si elle n'existait plus. À un deuxième niveau de
réponse, le système « fait de son mieux » en effaçant les copies de
l'information dont il a connaissance. Mais elle reste peut-être
dormante, dissimulée. Un bug informatique, un piratage, peut la faire
ressurgir.
Le dernier niveau
est le droit à l'oubli « par
construction ». L'idée est de tenir compte de ce sujet dès la conception
du système informatique. Typiquement, pour qu'un tel système
fonctionne, le moindre bout d'information doit inclure sa provenance.
Ces systèmes peuvent se servir des mêmes techniques de traçabilité que
celles qui sont utilisées dans l'industrie alimentaire pour savoir, par
exemple, ce qu'ont mangé les vaches dont vient le lait d'un yaourt
particulier.
Pour conclure, le droit à l'oubli peut être garanti, mais il a des
limites ; il peut entrer en conflit avec d'autres droits, comme celui à
l'information ou la liberté d'expression. On imagine mal, même si elle
avait vécu assez longtemps pour cela, Charlotte Corday demandant, au nom
du droit à l'oubli, la destruction du tableau de Jacques-Louis David,
La Mort de Marat, ou surtout de celui de Paul Baudry,
Assassinat de Marat, où sa meurtrière est représentée.
Serge Abiteboul, Inria et ENS, Paris
Cet article est paru dans Le magazine La Recherche, N°535 • Mai 2018
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