vendredi 6 novembre 2009

Un interview dans Science et Vie, novembre 2009

Qu’est-ce qui vous a déjà fait changer d’avis ?



Je participais à un groupe de travail à Stanford en 1995 et deux jeunes doctorants nous ont présenté un projet de moteur de recherche pour le Web. Notre première réaction a été de penser que cela ne pouvait pas marcher. Nous étions convaincus que leur moteur exigerait les ressources de calcul trop importantes, car il fallait traiter des téraoctets de données. Ils nous ont expliqué au tableau, comment on pouvait faire. Ils n’avaient pas encore écrit une ligne de code et n’avaient pas grand-chose sur leur compte en banque. C’étaient les deux fondateurs de Google. Ils nous ont montré qu’il s agissait juste de penser différemment, d’utiliser plus de machines et plus de mémoire, certaines idées récentes issues de labos de recherche, et des algorithmes brillants, dont le fameux « PageRank ». En informatique peut-être
encore plus qu’ailleurs dans la recherche, il faut en permanence remettre en cause
ce qu’on croit savoir, explorer de nouvelles pistes, en un mot, inventer.

Qu’est-ce qui vous semble important et dont on ne parle jamais ?



Les gens voient dans l’informatique des circuits, des machines, des objets physiques, et pas les modèles mathématiques. On ne dit pas assez qu’un logiciel est guidé par des modèles mathématiques, conçus par des êtres humains. Au départ, il y a les algorithmes, des suites d’étapes logiques organisées pour résoudre un problème ; ça n’est pas encore un programme écrit en code informatique. Un exemple : pour commander un voyage sur le site web d’un voyagiste, vous spécifiez la destination, le prix maximum, les dates de départ… Ces spécifications vont former votre requête, un objet mathématique qui va être traduit en un programme effectué sur les données de la base. Le calcul, qui permet au système informatique de trouver les voyages correspondant à vos critères, s’appuie sur un formalisme mathématique appelé prédicats du premier ordre. C est un formalisme propre au langage des mathématiques, introduit au 19ème siècle, bien avant l’invention des ordinateurs !

De quoi êtes-vous sûr sans qu’il soit possible de le démontrer ?



Je suis persuadé qu’un jour personne ne dira plus : « L’informatique, ce n est pas pour moi. » Les machines se configureront toutes seules, s’auto-corrigeront, s’adapteront aux utilisateurs (et pas le contraire). On observe déjà cette évolution. Il y a une vingtaine d’années, l’installation de certains logiciels nécessitait de faire appel à des spécialistes. Aujourd’hui, on réalise des installations beaucoup plus compliquées. en quelques clics. Les développeurs ont bien compris qu’il était indispensable, pour que les gens adoptent un logiciel, de rendre faciles son installation et son usage. C’est vrai pour le grand public comme pour les industriels. Oracle, par exemple, travaille depuis plus de vingt ans au développement de systèmes de bases de données qui s’administrent tout seuls. Je pense que, de plus en plus, les systèmes accompagneront les utilisateurs dans des taches comme la mémoire ou le raisonnement en leur permettant d’aller plus loin dans la création, l’imagination. Evidemment, cela ne rend que plus essentiel l’accès universel à l’informatique. La réduction de la fracture numérique est donc bien un des challenges les plus importants de notre société.

Science et Vie, novembre 09

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