La question des données, de leur protection, est présente
partout. On a toutefois l’impression que dans le domaine de l’éducation,
elle est particulièrement sensible. Le ressentez-vous également et cela
vous parait-il justifié ?
Le numérique produit de plus en plus de données, c’est une évidence.
On est face à un phénomène d’accumulation et, simultanément, d’explosion
des échanges de données. L’éducation n’échappe évidemment pas à un
phénomène aussi massif.
La prolifération des données a fait émerger une notion importante qui est celle de
données personnelles ou de
données privées,
c’est-à-dire de données qui concernent une personne en particulier.
Personne n’est propriétaire des données qui le concernent mais chacun a
des droits sur elles et en particulier sur leur utilisation. Ce qui
compte c’est donc moins la donnée elle-même que ce qui en est fait, en
particulier lorsqu’il s’agit de données personnelles.
En éducation, on peut faire toutes sortes de choses avec les données personnelles, des choses bonnes ou moins bonnes…
Tout à fait. On peut par exemple utiliser des données personnelles
dans des logiciels pédagogiques performants qui sauront s’adapter à
l’utilisateur parce qu’ils tiendront compte à la fois de ce qu’il ou
elle a fait précédemment mais aussi de ce que d’autres ont fait avec le
même logiciel. C’est une utilisation des données personnelles positive,
même si elle est encore embryonnaire et que l’on n’en connait pas tous
les effets. Ce qui serait négatif par contre, ce serait par exemple
qu’une entreprise vende des données sur des lycéens ou des étudiants à
des cabinets d’embauche qui les revendraient eux-mêmes à leurs
entreprises clientes.
Il me semble que l’on pourrait retenir un principe très simple : que
les données produites à l’intérieur du système éducatif national restent
à l’intérieur de l’éducation nationale. Mais là encore il faut être
prudent car même à l’intérieur du système, le risque existe de mauvaises
utilisations. Par exemple, si on classe, si on étiquette les enfants et
que l’on se sert de ces données pour les orienter, il y a un risque.
Car dès lors qu’il existe des mesures, on va avoir tendance à leurs
donner trop d’importance, à se cacher derrière elles. Or il faut
toujours préférer le contact humain, une évaluation individuelle. Je
dirais donc que l’extérieur de l’éducation nationale, c’est une zone
interdite, une zone noire pour les données personnelles, mais à
l’intérieur, c’est une zone grise, il faut rester vigilant.
Qu’avez-vous pensé de ce qui s’est passé avec APB qui est
justement un système d’orientation exploitant des données scolaires
personnelles ?
C’est un cas intéressant en effet. APB a été un progrès par rapport à
ce qui se pratiquait avant. Il faut le rappeler. De plus, le recours au
tirage aléatoire qui a été tant critiqué n’est pas la responsabilité du
code mais de contraintes sur le système, de choix faits par des cadres
de l’éducation nationale. Sur le plan informatique, je dirais que le
code d’APB n’est pas terrible mais l’algorithme est bon. Ce qui est
important, dans le cas d’APB comme en général, c’est que
l’algorithme soit public, de façon à ce qu’il puisse être compris, discuté. Pour cette raison, il faut préférer les logiciels en
Open Source quand on parle de décisions aussi importantes pour la vie de la cité.
L’autre problème auquel les responsables de l’éducation doivent
faire face est celui de l’hébergement des données. Quelle est votre
position sur cette question ?
Je dirais d’abord que l’hébergement dans le
cloud est une avancée naturelle de l’informatique qui simplifie grandement la gestion des données. Mais quel
cloud ?
Ce qui compte surtout ce n’est pas tant le lieu que les conditions d’utilisation. Le principe essentiel reste celui-ci :
l’éducation nationale doit contrôler pleinement l’accès aux données et les mettre au service exclusif de l’éducation. Cette responsabilité est aussi bien-sûr celle des collectivités.
Ceci étant rappelé, en pratique, l’hébergement des données doit être
négocié avec des industriels. C’est une question délicate. Pour cela,
nous avons besoin de garanties. C’est une affaire de
confiance et de
rapport de force.
Je préfèrerais que l’éducation nationale choisisse des industriels
nationaux et européens avec lesquels il lui est plus facile de discuter
d’égal à égal, plutôt que des entreprises nord-américaines comme les
fameux GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft) en lesquelles nous
avons le droit d’avoir une confiance limitée et avec lesquelles le
rapport de force n’est clairement pas en notre faveur.
La localisation des données est aussi importante :
en Europe, elles dépendent de règlements européens beaucoup plus
protecteurs. Et puis, nous avons d’excellentes entreprises françaises et
européennes…

Je profite de l’occasion pour répéter l’importance considérable dans
un monde numérique de l’enseignement de l’informatique depuis le
primaire. La situation a évolué. Mais les cours sont donnés le plus
souvent par des professeurs de mathématiques ou de technologie que l’on
n’a pas pris le temps de former correctement – un enseignant
d’informatique doit avoir en gros un niveau Bac+5, comme en
mathématiques ou en histoire-géographie. La formation de ces enseignants
en informatique est devenue le cœur du problème. Quand les élèves
montent en compétence, ce qui est en train de se passer, ils doivent
avoir en face d’eux de vrais professeurs d’informatique.
Et pour revenir sur notre sujet, nous devons aussi préparer tous nos
élèves au monde numérique et par exemple, leur apprendre à protéger
leurs données. L’éducation nationale doit être irréprochable dans ce
domaine et leur donner un bon exemple.