vendredi 23 août 2019

­­­Le tarot des fleurs


[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Jane commence la journée comme tous les jours en tirant une carte dans l’appli tarot.astro :

Vierge : tulipe

Surtout met ta vie sentimentale au ralenti car la rupture avec ton âme sœur menace. Évite tout déplacement car les risques d’accident sont au plus haut. Tu peux t’attendre à la disparition d’un être cher et à des déboires professionnels importants. Mais console-toi ! L’empathie de tes amis te fera battre un record en terme de likes. Une bonne journée au final !


C’est nimportnaouak !

Jane travaille comme développeuse de logiciel chez Astro. C’est elle qui a conçu l’intelligence artificielle qui rédige les « dives » d’Astro, ses divinations dans l’argot de l’entreprise. Elle est en vacances dans un gite rural au fin fond de l’Ardèche

Elle ne comprend pas du tout comment son logiciel a pu proposer une telle dive si négative. Quelqu’un a dû hacker son code ou alors la direction a décidé de la virer.

Elle montre l’innommable à son copain qui sort de la douche. Lui ne jure que par la cafédomancie. Il prend le temps de se préparer et déguster son café turc. Puis, il recouvre le mug d’une soucoupe et retourne le tout. Il patiente la minute protocolaire avant d'enlever le mug. Il ne reste plus qu’à photographier les traces de marc avec l’appli cafe.astro. Il lâche un « putain de sort » en voyant le résultat. Sur la photo, quelques traits ont été surlignés en rouge pour former une main, l’index et l’auriculaire relevés, le pouce serrant les derniers doigts.

Le texte est du délire pur jus :

Cancer : le sabot cornu, le signe de Satan

Le démon t’a en ligne de mire. Il va te tenter de mille manières. Lâche toi ! Explore les rivages de la folie avec celle qui t’écarte de ta compagne. Elle t’est envoyée par un ange déchu pour t’offrir des horizons nouveaux. Les moments inoubliables que tu vivras avec elle pavent le chemin de la rédemption. Surtout visite ensuite tao.astro pour méditer sur ton initiation.


Les journaux sont vite saturés de récits de mésaventures semblables à celles de Jane et de son compagnon. Arithmomancie, bibliomancie, lébanomancie, podomancie… Tous les arts divinatoires convoqués par la société Astro filent le même mauvais coton. Les applis d’Astro ont pété un câble.

L’action du groupe Astro plonge. Devant l’incapacité de ses dirigeants à tenir un discours cohérent, elle poursuit sa chute jusqu’à ce qu’Astro annonce sur Twitter que la fréquentation de l’appli a en fait augmenté de 15%. La nouvelle fait la Une des journaux en ce mois d’été à l’actualité aussi morne que l’encéphalogramme d’un concombre. Sur France 2, un professeur d’Histoire de la divination à Paris Sorbonne Université avance une explication :
  • On cherche moins dans la divination à connaître le futur qu’à le transformer.
Jane abrège ses vacances. A peine retournée au boulot, elle est convoquée par la pédégère :
  • Ma belle, ne corrige surtout pas le code, le board adore les nouvelles dives. Mais tu comprends, on ne peut pas laisser Astro à la merci des sautes d’humeur d’un logiciel, même de génie. Explique-nous !
  • Je ne comprends pas, répond Jane. Je regarde.
Jane sait ce que fait l’intelligence artificielle utilisée par les 29 sortes de dives proposées par Astro car c’est elle qui en a codé la plus grande partie. Rien d’ésotérique dedans. Le logiciel se fie plus prosaïquement à l’analyse de masse de données des clients, leurs données des réseaux sociaux et d’autres données obtenues plus ou moins discrètement. On ne prédit pas à une nana qui est en train de se faire balancer par son mec, une liaison calme et sans souci. On essaie de prédire l’avenir du client et on adapte le flou de la réponse aux probabilités. On ajoute un soupçon de hasard, une lichette de sérendipité, sans oublier des biais pour satisfaire les sponsors. Et, avec l’apprentissage par renforcement, on recherche ce qui plait au client : certains veulent des divinations optimistes, d’autres se complaisent dans les annonces malheur. « On », c’est l’algo(rithme) d’Astro qui essaie de donner à chacun ce qu’il attend, un algo finalement assez conventionnel. La seule chose qui le distingue des algos des autres sites de divination, c’est la plus grande gamme de machin-mancies proposées.

Il faut une bonne journée à Jane pour découvrir le pot aux roses. Elle l’explique à sa pédégère :
  • On a licencié un développeur d’Astro, Jean K. Il s’est vengé en hackant l’algorithme. Il a enlevé des bornes que nous avions posées à l’IA pour limiter la latitude de l’apprentissage automatique et rester dans les clous. L’IA optimise une fonction de satisfaction des clients. Elle cherche ce qui marche, et ça l’a conduite en dehors du cadre que nous avions fixé. Ça a commencé assez tôt. Elle a essayé des trucs bizarres. Nous avons reçu quelques rares réclamations qu’elle a ignorées. Et puis elle a découvert un optimum local loin de ce que nous avions imaginé.
  • Est-ce qu’on risque un nouveau virage à 180 degrés ? s’inquiète la pédégère 
  • Oui. L’IA continue à essayer des trucs de oufs. Nous ne sommes pas à l’abri qu’elle fasse une autre découverte. 
  • On ne peut pas exposer nos clients à ses sautes d’humeurs. Tu la laisse explorer mais tu mets des verrous pour qu’avant de déployer une nouvelle stratégie, nous puissions vérifier avec le board.
Les deux femmes restent songeuses.

Le grand écran de la pédégère s’allume avec une notification de niveau maximum :
  • Dans une décision éclair le parlement de Westminster vient de décider qu’Angleterre-Galles rejoignait l’Union Européenne, 47 ans après le Brexit qui a vu la Grande-Bretagne quitter l’Union. Le Premier Ministre, Frank Gamerboy, a surpris tout le monde lundi dernier en faisant cette proposition dans un retournement de position personnelle ahurissant. Le soutien d’une petite moitié de sa majorité, et d’une grande partie de l’opposition lui a permis d’obtenir ce vote historique. A Édimbourg et Belfast, des foules se sont réunies pour acclamer cette décision que l’Écosse et l’Irlande du Nord ont prise depuis longtemps. On compte un million de manifestants enthousiastes dans les rues de Londres.
La pédégère a un sourire gêné et un petit geste d’excuse. Jane abasourdie la questionne :
  • Ne me dis pas que Frank Gamerboy est un client ?
  • Oui, dans un compte qu’il croit confidentiel. Ton IA lui a conseillé le AGin, le rattachement à l’Union Européenne. 
  • L’Angleterre va rejoindre l’Union Européenne à cause d’un simple dive, s’émerveille Jane. 
  • Elle n’aurait jamais dû la quitter…

jeudi 15 août 2019

Charlotte et le pot de griottes

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Hubert P. menait une vie paisible, jouissant des revenus de la startup qu’il avait créée et bien vendue. Il a été retrouvé mort dans son salon un matin de canicule, assommé avec un pot de griottes Montmorency, puis achevé avec un couteau de cuisine mal aiguisé. Une vraie boucherie et du gaspillage des griottes dont il raffolait. La PJ avait été prévenue du meurtre par un courriel avec une photo du cadavre en attachement et n’avait pas pu tracer l’auteur du message.

La caméra de surveillance des voisins a montré qu’Hubert était retourné à la villa dans l’après-midi et que seules trois personnes y étaient passées ensuite et avaient donc pu commettre le crime : Charlotte R., l’épouse du mort, Ben I., son meilleur ami, et Maxime P., son frère. Personne d’autre n’avait approché la villa.

Charlotte est partie vers 19:00. Elle se rendait dans le Périgord pour quelques jours. Le meurtre a été découvert avant son retour. Elle se disputait souvent violemment avec le mort, et la police était intervenue plusieurs fois pour les séparer.

Ben est arrivé peu après son départ. C’était le meilleur ami de Hubert et l’amant de Charlotte. Il voulait racheter la Ducati de collection d’Hubert mais ils n’avaient pas pu se mettre d’accord sur un prix.

Maxime, sur les lieux peu de temps après le départ de Ben, devait 3 000 euros à son frère qu’il ne pouvait rembourser. On n’imagine pas qu’on puisse tuer un frère pour si peu, mais Maxime avait de gros problèmes d’argent. Et pour situer la fratrie, les deux frères avaient fini deux fois à l’hôpital après s’être frottés un peu trop virilement.

Charlotte a affirmé qu’Hubert était parfaitement vivant quand elle l’a quitté. Ben a reconnu s’être disputé avec son ami encore une fois sur le prix de la Ducati, mais il a affirmé l’avoir laissé bien vivant. Maxime a lui assuré avoir trouvé son frère déjà mort. Il n’aurait pas appelé la police par peur d’être soupçonné. Il a fini par avouer être l’auteur du courriel.

Lequel du frère et du meilleur ami est-il l’assassin ? Ou est-ce l’épouse ? L’estimation de l’heure du crime par le médecin légiste n’a pas permis de trancher.

Hubert refusait d’avoir un robot personnel. Charlotte en avait un, basé dans le salon. Elle a spontanément proposé à la Commissaire Conchita Doyle l’enregistrement de la dernière journée d’Hubert par la caméra de son robot. On y voit Maxime s’engueuler avec son frère, l’assommer avec le pot de griottes, puis l’achever. Gore !

Pour Conchita, le cas est loin d’être résolu. Qui peut avoir confiance dans une pièce à conviction fournie par le robot personnel de Charlotte, par contrat son esclave lui obéissant en tout ?  En cette fin du 21e siècle, avec la sophistication des falsifications en tout genre, les vidéos sont de toute façon des preuves de plus en plus questionnées par les tribunaux. Et puis, un truc la turlupine : Maxime n’a pas pensé à la caméra du robot alors qu’il est loin d’être stupide.
Conchita envoie la vidéo à la police scientifique.

Les experts vérifient les battements de paupières, la microcirculation du sang sous la peau, et mille autres petits détails qui peuvent trahir le fakenews mais dont les contournements logiciels sont malheureusement disponibles en logiciel libre sur le web. La techno est devenue à portée du moindre péquin pas trop encombré du mulot. La vidéo a l’air tout ce qui a de plus vraie et la police scientifique s’avoue vaincue.

Charlotte n’attend pas pour gaspiller le prix de, ce que Conchita est convaincue, être sa participation au meurtre. Une razzia d’achats internet : grand écran, chaussures Louboutin croisière…

Pendant ce temps, Conchita passe des heures dans le salon du mort à s’imprégner du lieu du crime. Elle visionne des dizaines de fois la vidéo, faisant quasiment de l’image par image le temps du meurtre. Tout a l’air d’être bien en place. L’IA de la police scientifique n’a rien trouvé. Qu’espère-t-elle ?  À bout d’idée, elle se met à compter les griottes. D’autres comptent bien les moutons.

Les griottes sont fort avantageusement toutes tombées dans l’angle de la caméra. Elle en compte 89. Elle recompte, 89. Un nombre premier ! Elle va dans la cuisine où sont rangés d’autres pots de griottes identiques, en ouvre un : 100 griottes. Un autre : 100 !

Elle n’a plus que quelques vérifications à faire : le fabricant confirme que les boites contiennent 100 griottes, parfois 101 ou 102, jamais moins et  le labo de la PJ assure que, sur la vidéo, le pot était scellé quand il a explosé sur la tête d’Hubert ? Le pot contenait au moins 100 griottes quand il a explosé sur la tête d’Hubert et seulement 89 se sont retrouvées sur le parquet de bois clair. La vidéo a été trafiquée et cela démontre la culpabilité de Charlotte et Ben. La vraie vidéo aurait montré que l’un des deux, après le meurtre, chipotant quelques griottes. Ils leur avait fallu ensuite faire coller la vidéo avec la scène de crime.

Devant cette preuve pourtant légère, Charlotte et Ben finissent par reconnaître que l’idée du meurtre était de Charlotte et que c’était Ben qui avait tenu le pot de griottes et le couteau.

Affaire classée !

Déclaration de la commissaire : « un, la gourmandise est un vilain défaut, et deux, on aura toujours besoin de fliquettes dans la maison poulaga. L’IA n’a pas pensé à compter les griottes. Meskine !  »

Postscriptum : l’excellent podcast « faut-il le voir pour le croire ?  » (La méthode scientifique, France Culture) m’a donné l’idée de cette nouvelle. Merci donc à Ewa Kijak, Vincent Nozick,Tina Nikoukha et Nicolas Martin pour leur aide involontaire.

[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 ]


mardi 13 août 2019

[Content moderation - modération de contenu]

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Parenthèse dans Bêtises à bloguer

Interview par l'Institut Montaigne le 1er Août 2019

]

jeudi 8 août 2019

La réincarnation de Tata Garance en robote

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Tata Garance, la sœur de mon père, était une belle femme d’une cinquantaine d’années. Elle était foncièrement gentille, toujours prête à rendre service, à sa famille, à ses amis. Elle était aussi un peu folle, d’une folie joyeuse, contagieuse.

Je me souviens d’elle, le jour de sa mort, un jour de grande canicule – 43 degrés, un record parisien. Je l’attendais en prenant un café à La Java. Elle est arrivée venant des Halles. Avec son corps de championne de natation, les fesses serrées dans une jupe rouge hyper moulante, le décolleté pigeonnant de sa chemise blanche, un rouge à lèvre super agressif, on l’aurait crue directement sortie d’une bande dessinée. Les hommes se retournaient sur son passage, les femmes ne la quittaient pas des yeux. Elle m’a demandé avec un petit sourire pourquoi j’avais le regard fixe et la bouche béante.

En me quittant, elle a pris une trottinette en libre-service. Le rendez-vous pour lequel elle était en retard la précipitait vers une rencontre inopinée avec un camion de livraison. Au moment de la collision, elle faisait un doigt d’honneur – on ne sait à qui – et elle n’a pas vu le camion arriver.

Tata Garance a été mon premier enterrement, ma première pelletée de terre. Sa gentillesse et sa dinguerie devaient la conduire tout droit à la vie éternelle. J’imaginais mal une résurrection, qu’elle sorte de sa tombe dans un corps déjà pourri. Berk ! Je penchais plutôt pour une réincarnation. Elle qui adorait se déguiser allait changer de corps, en quoi ? Rapper, drag queen, chat de gouttière…

Le temps a passé.

Pour l’anniversaire de mes vingt et un ans, mon père m’a offert une robote. Comme elle savait toujours trouver ce dont j’avais envie et qu’elle obéissait à mes moindres caprices, son prénom s’est imposé : Garance. Papa a modérément apprécié – le prénom de sa sœur !

Assez vite, Robote Garance m’a intrigué. Elle m’organisait des fêtes totalement démentes qui laissaient mes amis sans voix. L’un d’eux l’a qualifiée de l’IA la plus déjantée à l’est de la Silicon Valley. Robote Garance, quand elle s’est habituée à moi, s’est mise à raconter des blagues de mauvais goût, comme Tata Garance qui adorait les blagues salaces et vulgaires. Un matin, Robote Garance m’a réveillé avec celle-là :

  • Si à l’hôpital tu vois une aide soignante avec un thermomètre sur l’oreille, dis-toi bien qu’il y a un patient avec un stylo dans le cul ! Pour comprendre cette blague, a ajouté ma robote, qui ne perdait jamais une occasion de m’instruire, il faut savoir qu’il y a très longtemps, on mesurait la température corporelle en introduisant un thermomètre dans l’anus.
Bon, même avec l’explication, sa blague restait nulle. Mais, elle m’a fait rire, surtout elle m’a secoué. J’étais presque sûr d’avoir entendu cette même histoire de la bouche de Tata Garance.

Quand j’ai raconté ça à mon père, il a éclaté de rire :
  • Jamais de la vie !
  • Tu n’as jamais entendu Tata Garance raconter cette histoire ?
  • Non ! Jamais !
  • Et la robote, elle la tiendrait d’où ?
  • D’une thèse d’histoire sur les plus mauvaises vannes du web. What else?
Je ne faisais pas de confusion. Tata était morte. Mais je me posais de plus en plus de questions. Se pouvait-il que ma robote en soit la réincarnation ?

Quelques temps plus tard, mon père est venu dîner chez moi. Il m’a interrogé :
  • C’est quoi cette odeur très forte ?
  • Je ne sais pas. Le nouveau détergent qu’utilise Garance.
  • Une odeur de jacinthe, non ?
  • Je ne sais pas.
  • Ta tante Garance utilisait un parfum de jacinthe.
  • Tu vois !
  • Je ne vois rien du tout, s’est énervé mon père.
J’ai fait une enquête. Le parfum était bien celui de la jacinthe. Aucun détergent à la jacinthe n’étant proposé sur le marché, j’ai fini par demander à Robote Garance qui m’a répondu un peu gênée :
  • J’ai une petite fuite au niveau des rotules. Pour éviter que l’odeur d’huile ne t’incommode, j’ai commandé un parfum à la jacinthe.
Mystère résolu. J’étais maintenant convaincu que ma robote était la réincarnation de Tata Garance. Qui a jamais entendu parler d’une robote qui se parfume ?
Quand j’ai essayé d’expliquer ça à mes amis, ceux-ci n’ont rien voulu entendre. Pourtant, la voix de ma robote, son parfum, les fêtes qu’elle organisait, son attention pour moi, son humour de caniveau… Tata était réincarnée ! On peut bien se réincarner en scarabée. Pourquoi ma tante, pour se réincarner, n'aurait-elle pas choisi ma robote plutôt qu’un scarabée beaucoup plus limité au niveau de la comprenette.
Comme la réincarnation de Tata Garance n’intéressait pas mes amis qui me traitaient de dingo, j’ai commencé à en parler sur Twitter. J’ai expliqué que le passage de ma tante en robote était un cas classique de transmigration des âmes, comme les Indous, les Égyptiens, les Grecs et bien d’autres y ont toujours cru. Dans un cycle, les âmes passent d’un corps à l’autre dans un parcours chronologique, pour plusieurs « incarnations ». J’ai cité abondamment les analyses du psychiatre Ian Stevenson de cas de réincarnation. J’ai osé dire au monde entier que, pour moi, Tata Garance avait embarqué en passagère dans l’IA de ma robote pour continuer à s’occuper de moi.
Mon nombre de followers a explosé et mon père a proposé que j’aille consulter un psy. 
Sébastien, un copain informaticien a beaucoup insisté pour que je le laisse auditer le logiciel et les données de Robote Garance. Pour avoir la paix, j’ai accepté, après lui avoir fait promettre de ne rien modifier de ma robote.
Robote Garance ne lui a rien caché. Sébastien a assez vite découvert que ma robote avait fouillé dans les archives familiales pour y trouver des heures d’enregistrement et des centaines de pages de Garance. Pour me faire plaisir, elle s’est alors glissée dans les pantoufles de ma tante et la faite revivre tout simplement en l'imitant. Je n’ai pas voulu le croire mais Robote Garance a confirmé.
J’ai mis du temps à accepter. Mais finalement je me suis dit que, d’une certaine façon, ce n’était pas faux de dire que Tata s’était réincarnée, car c’étaient bien ses traces numériques qui guidaient Robote Garance. Juste avant de fermer mon compte Twitter, j’ai balancé un dernier tweet : « Les humains parlent depuis toujours de réincarnation. En utilisant des techniques d’apprentissage automatique, ma robote l’a fait ! »

jeudi 1 août 2019

Le survivaliste à la fleur de tabac


­[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Quand les interfaces des logiciels s’humanisaient et que la population adoptait aveuglément le numérique, Jo s’en éloignait. Il aimait écrire du code et adorait personnaliser des logiciels, bidouiller son ordi. En revanche, les apps « couteau Suisse » le mettaient en rogne : « elles me prennent pour un gogol ? ». Elles facilitaient la vie ? Il n’y voyait qu’une infantilisation.
Jo s’était lié à des mouvements de hackers résistants à la fast food du numérique. Jusque-là, je l’aurais bien suivi si je n’avais été aussi fainéant. Mais il a dérapé. Il est devenu prepper, néo-autonomiste, un de ceux qu’on appelait dans le temps les survivalistes. Ils se préparaient à survivre dans un monde post apocalyptique.
Il a choisi avec beaucoup de soin son point de chute : un endroit loin de la civilisation, avec la fibre, mais sans téléphone mobile.
Loin de tout, on a moins de chance de se prendre une atomique en pleine tronche.
La fibre permet d’être averti assez vite du début de l’apocalypse et de se tenir au courant des derniers gadgets survivalistes. Jo, par exemple, a trouvé sur internet comment préparer du tabac avec des feuilles de Nicotiana séchées, et il a aussi appris que la fleur, en plus de dégager des arômes de vanille et d'épices, permet de fabriquer un antibiotique.
S’il tient absolument à la fibre, Jo refuse les ondes. Il ne croit pas à leur innocuité déclarée par le complexe militaro-industrialo-académique et la presse aux ordres. Il est convaincu qu’elles vous grillent le neurone.
C’est ce qui l’a conduit au village de Sinolasse. Sinolasse se trouve pile poil sur la diagonale du vide, des Ardennes aux Pyrénées, caractérisée par une densité de population abyssale et un retard historique pathologique des télécoms. Ils sont quelques-uns à avoir repéré cette aberration : un village avec une fibre qui pète le feu et pas la moindre barre sur le téléphone mobile
Un maire technophobe a utilisé tous les moyens légaux pour ralentir l’arrivée des stations de téléphone mobile. Du coup, le village a vu débarquer toute une faune d’électro-sensibles et d’antiondes. Certains se sont installés dans des fermes en ruine rachetées pour presque rien. Et puis des champs de caravanes et de préfabriqués ont surgi au milieu de nulle part. Une mini ZAD s'est organisée même s'il n'y avait pas vraiment de zone à défendre. Les hivers sont plutôt rudes mais cette population l’est aussi, et elle s’est enracinée.
Les compagnies de télécom ont trop attendu pour réagir et la résistance aux ondes s’est radicalisée. Le premier pylône d’antennes a été scié, le second brûlé. Bien sûr, personne n’avait rien vu. Les « telcos » (les opérateurs télécom) ont pensé à des stations-drones ou des stations-ballons. Le prix des ballons Loon de Google étant prohibitif, les telcos ont choisi les drones de Qwant, bien meilleur marché. C’était oublier que Sinolasse est terre de chasse. Les drones se sont fait descendre presque aussi vite qu’ils étaient déployés. Comme l’a expliqué une chasseuse en comparution immédiate pour destruction de drone : « Mes excuses, Monsieur le Juge. J’ai cru que c’était un faisan. » Les drones étaient sans doute hors de portée de simples fusils de chasse et de toute façon les faisans ont disparu de la région depuis des années...
80 euros d’amende réglés par le patron du troquet, accompagnés d’une tournée générale. 
Les telcos ont abandonné l’idée des drones. Sinolasse a dû continuer à se passer du mobile au grand dam des agriculteurs qui auraient bien aimé l’avoir pour leur travail. Ils devaient se contenter d’utiliser discrètement le wifi sous l’œil réprobateur des antiondes, mais ça ne remplace pas vraiment la 5 ou la 7G. Comme disait l’un d’eux à sa fille : « les antiondes, ils gonflent ; comment je démarrerais mon tracteur sans la clé Bluetooth ? »
Le 12 juillet 2050 à 20h37, les Sinolais regardaient comme une grande partie de la planète la demi-finale, France-Algérie, de la Coupe du Monde de foot. La retransmission du match fut interrompue. Sur fond de drapeau tricolore, un militaire avec une tête de match de foot perdu les prévint du déclenchement d’une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Chine et de l’entrée en guerre de la France et la Grande-Bretagne du coté américain. Quelques secondes plus tard, internet s’interrompait dans tout le village et le courant s’éteignait dans la foulée.
Jo gagna son abri de survie, avec une pensée pour tous ses voisins qui n’avaient pas été aussi prévoyants. Quand il ressortira dans une dizaine d’années, ils ne seront plus qu’une poignée dans le département. Combien en France ? Plus de 100 000 preppers, mais combien parmi eux de vraiment préparés ? C’étaient surtout des amateurs qui s’amusaient le week-end à jouer les Robinsons.
Julie, la maire, finit tranquillement son anisette. Puis elle se dit qu’il fallait aller aux nouvelles. Quand même avec toute la technologie moderne, elle arriverait bien à se renseigner. Le vieux réseau cuivre du téléphone avait été arrêté depuis des lustres.  Les émetteurs de TNT et de radio avaient également fermé. Personne à sa connaissance au village ne captait plus internet par satellite : bande passante trop pourrie. Elle pensa avoir trouvé la solution : les trois radioamateurs du village, trois frères, avec, s’il le fallait, le groupe électrogène de la mairie. Le benjamin était en vacances… en Chine et le cadet était trop bourré pour comprendre ce qu’elle voulait. Quant à l’ainé, il était déjà au lit et refusa d’ouvrir.
Nouvelles technos ou pas, le village était coupé de ce qu’il restait de la civilisation. Il s’arrêta de vivre, hésitant sur ce qu’il fallait faire dans l’attente des explosions nucléaires, et des retombées radioactives. Une fête s’organisa à la terrasse du bistrot mais le cœur n’y était pas.
En désespoir de cause, Julie décida d’aller contempler la fin du monde depuis le haut de la côte Gravisse, qu’elle avait plusieurs fois escaladée pour le critérium cycliste local. En haut de la côte, elle ne vit que des nuages. Circulez, il n’y a rien à voir ! L’apocalypse avait un air bien paisible.
Son téléphone annonça l’arrivée d’un message. Elle avait capté la station mobile du bled voisin ; la 7G fonctionnait ! Julie se connecta à Internet où un courriel d’un de ses adjoints l’attendait : « Fin du monde : pas encore cette fois ;  on a gagné 3-2. ». Le village avait appris la nouvelle de la non-apocalypse (et le résultat du match de foot) d’un ancêtre qui avait simplement allumé sa radio à pile et capté RFI en grandes ondes.  Ailleurs qu’à Sinolasse, la vie déroulait normalement.
La fibre et internet se remirent à fonctionner dans le village en fin de matinée. Pour couper le réseau et l’électricité, il avait suffi aux plaisantins de quelques coups de sécateur. Les coupables de cette sinistre plaisanterie ne furent jamais retrouvés et l’on ne sut jamais comment ils avaient pu hacker le contrôle de la fibre sur tout le village et retransmettre ce message bidon avant de tout arrêter.
La fin du monde annoncée puis annulée a changé les mentalités. Julie avec beaucoup de pédagogie et l’appui de scientifiques est arrivée à convaincre une grande majorité de la population de l’innocuité des ondes. La station 7G a été construite. Elle fonctionne, c’est le compromis, du lever au coucher du soleil, pour que les paysans puissent faire leur boulot. Tant qu’il fait jour, les jeunes de la ZAD peuvent  s'éclater avec le jeu VirtualZAD en 7G sous le regard réprobateur des anciens. Pour ce qui est des électro-sensibles, ils se terrent dans leurs abris protégés par des peintures à base d'oxydes d'aluminium en attendant le soir et sortir prendre un verre à la terrasse du bistrot.
Ah oui, et Jo ?
On n’a pas retrouvé l’entrée de son abri. Aux dernières nouvelles, il y est encore, peut-être à relire « À la recherche temps perdu ».  
 
PS : si vous avez aimé, n'hésitez pas à le passer à vos amis, le tweeter, le facebooker... 
  
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