vendredi 11 octobre 2019

Retour au tafe : un programme très varié

UI Telecom World Forum, Budapest Sept 9-11
  • The role of the government in 5G and high-capacity network deployment
  • Are you listening, Alexa? Security in connected devices
ECSA/SPLC, Paris Sept 12th
  • Women in Software engineering 
 Haute autorité de santé, Saint-Denis Sept 23
  • Le rôle de l’IA dans le diagnostic médical  
Audition au Sénat par M. Frassa, Commission des lois, 10 Oct.
  •  de la "Mission Facebook" sur le Projet de Proposition de Loi, Avia, sur la lutte contre les contenus haineux sur Internet (avec F. Potier et B. Loutrel)
Audition au Sénat par M. Bouloux, Commission des affaires économiques, 16 Oct.
  •  de ll'Arcep sur le Projet de Proposition de Loi, Avia, sur la lutte contre les contenus haineux sur Internet (avec J. Cattan et L. Duflot)
Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie, 17 Oct.
  • La 5G Pour quoi faire ?

mercredi 4 septembre 2019

jeudi 29 août 2019

Les rencontres de Cerizy


[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog. Dernière.]

Tous les cadors du domaine se sont donné rendez-vous pour les Rencontres Internationales d’Histoire de l’Informatique au Château de Cerizy. Pendant une semaine, ils vont échanger doctement sur le thème de l’année : « Les premiers temps des réseaux sociaux numériques ».

Le résumé d’une présentation annoncée pour le troisième jour fait couler beaucoup de salive :

« Du sabordage de Facebook par Marc Zuckerberg »

Par Yanna F. Kerraoui

Marc Zuckerberg a construit un empire, une des plus grosses capitalisations de la planète au début du 21e siècle. Les réseaux sociaux numériques permettaient de construire de nouveaux liens avec ses amis, avec le reste du monde. Ils donnaient la parole à une foule de gens qui n'auraient jamais été invités à s'exprimer sur les médias traditionnels. Avec leur succès des réseaux sociaux, ont surgi des problèmes :
fakenews, atteintes à la vie privée, harcèlement, haine en ligne,  etc. En 2035, Marc Zuckerberg a dans un premier temps essayé de transformer Facebook. N'y arrivant pas, il a choisi de saborder son entreprise dont il disposait encore d’une majorité des droits de vote. La chute de Facebook en bourse jusqu’à sa mise sous la protection du Chapitre 11 ne s’explique pas seulement par les conjonctures politiques ou par des perspectives médiocres (mises en évidence dans les travaux du Professeur Valehtelija). Nous montrerons que l’événement déclenchant a été une histoire d’amour entre Marc Zuckerberg et Mary M., une militante pour la défense de la vie privée. Elle est arrivée à le convaincre qu'il fallait laisser la place à de nouvelles générations de réseaux privés. Nous présenterons des échanges de courriels entre Mary et Marc, notamment deux séries avec pour sujet « Pourquoi un seul réseau pose problème » et « Vers une fédération de réseaux ».

Personne n’a jamais entendu parler de Yanna Kerraoui. Des rumeurs circulent : il s’agirait en fait d’un pseudo du Président des Journées. Il n’a pas signé de son vrai nom parce qu’il n’est pas spécialiste du sujet. D’autres racontent que c’est le travail d’une historienne qui cherche ainsi à contourner la règle d’une seule intervention par personne. Certains assurent enfin que l’article soumis a été totalement réalisé par un logiciel. En 2029, le Conseil Scientifique a décidé de ne pas autoriser les contributions d’IA. Cet article serait le moyen de reposer la question.

A la veillée du mardi soir, je retrouve un groupe de collègues dans le cellier après un concert de musique acouphénique. Comme tout le monde, nous parlons bien sûr de la mystérieuse Kerraoui. Je propose :
  • Le préfixe Ker, c’est breton, ça indique un lieu habité. Et Yanna est certainement un prénom breton. C’est une féminisation de Yann.
Amélie n’est pas du même avis :
  • Kerraoui est un nom berbère, et ça colle avec le prénom Yanna. Si cette Kerraoui existe, continue Amélie, à nous tous, nous devrions pouvoir la retrouver sur les réseaux sociaux.
Amélie obtient un consensus mou sur l’idée de la recherche sur les réseaux sociaux. Une majorité penche pour la thèse berbère et le réseau social au Maghreb est WeChat. C’est donc moi, spécialiste de WeChat, qui m’installe au clavier.

Le réseau WeChat s’est imposé dans la quasi-totalité de l’Asie et en l’Afrique après la fusion du chinois WeChat et du russe Vkontakte. À l’extrême opposé de la protection des données prônée en Europe, WeChat met à la disposition de chaque État toutes les données de ses citoyens. Les seuls fakenews autorisées sont celles de chaque État, dans les limites de ses frontières. Les internautes ont vite pris l’habitude de ne rien dire qui puisse être retenu contre eux. En surface, le réseau est donc une belle cathédrale aseptisée jusqu’à la nausée où on ne se contredit jamais et surtout où on ne contredit jamais les États. En profondeur, les révoltes sourdent dans des langues secrètes à plusieurs niveaux de lecture, juste compréhensibles par des logiciels de chiffrement vendus sur les réseaux parallèles. Quand une révolution éclate ici ou là, le vainqueur quel qu’il soit se garde bien de remettre en question le monopole de WeChat.

Je me bats pendant plusieurs minutes avec mon ordi et mon chiffreur pour finalement renoncer : Yanna Kerraoui est inconnue sur WeChat.

Amélie reprend le flambeau et lance la recherche sur le réseau dominant en Europe, VisuLibru.

Une loi a signé la fin de Facebook dans l’Union Européenne en obligeant les réseaux sociaux à interopérer, c’est-à-dire en permettant à chacun de choisir le réseau social de son choix, et de se connecter avec des personnes d’autres réseaux. L’effet de réseau et le quasi-monopole, qui en résultait, disparaissaient. Quelques années plus tard Facebook interrompait son fonctionnement en Europe, remplacé par une fédération de mini réseaux sociaux, VisuLibru.

C’est donc VisuLibru qu’Amélie interroge. Sans succès. Elle s’acharne sous le regard compatissant de ses amis qui en profitent pour finir les fromages en avalant des verres de vins.

La main passe ensuite à Sally pour l’Amérique, ce que je salue en me servant un grand verre de Bourgogne.

En Amérique, une loi antitrust a conduit au démantèlement de Facebook en un réseau par État. On ne peut être légalement membre que du seul réseau social de son État de résidence. Comme les Facebooklets ne sont jamais arrivées à se mettre d’accord pour interopérer, on ne peut en théorie échanger via le réseau social qu’avec des internautes de son État. Les internautes très insatisfaits ont mis en place toute une batterie de contournements.

Sally nous explique comment elle s’y prend :
  •   Je vais utiliser Han, c’est-à-dire Historian-American-Net. Pour poser une question, je demande à Han. Pour chacun des 53 États des États-Unis, Han envoie un courriel à un historien de cet état, membre du réseau, choisi au hasard. Han obtient des réponses, les recombine et me les restitue.
  •   Et si l’historienne de l’Ohio dort ? s’inquiète Amélie. Il va nous falloir qu’elle se réveille. Et si elle est en vacances ?
  •   Chaque participant à Han met en place un bot qui le remplace dans cette tâche débile. Ça fonctionne complètement automatiquement. Je vous montre. C’est totalement illégal, ajoute-t-elle fièrement.
C’est automatique mais lourdingue à mort. Il faut bien deux fois plus de temps à Sally qu’à Amélie ou moi pour déclarer forfait.

Yanna Kerraoui reste introuvable.

Nous nous retrouvons tous le lendemain matin pour assister à la présentation de Yanna Kerraoui.

A l’heure dite, une belle femme d’une cinquantaine d’années s’installe au pupitre. Je l’avais bien repérée les deux premiers jours. J’avais essayé de la brancher avec un succès modéré. Elle s’était présentée comme « Fiona, doctorante, à la recherche d’un sujet de thèse ».

Elle se lance : « Je suis Yanna Fiona Kerraoui. On m’appelle Fiona… »

Je me suis fait avoir. Ça m’apprendra à draguer une étudiante ?

La conférence de Kerraoui est passionnante. Elle explique comment Marc a rencontré Mary, une militante de la protection de la vie privée convaincue qu'on pouvait réaliser des réseaux sociaux qui permettraient à chacun de s'exprimer mais dans lesquels on n'aurait pas à . Contre toute logique, ils sont tombés follement amoureux. Mary est arrivée à semer le doute dans l’esprit de Zuckerberg et il a sacrifié son empire à leur amour. Ils se sont réfugiés dans un palais d’une vallée du Népal où ils ont vécu cachés jusqu’à leur mort. Elle s’est consacrée à son jardin et Zuckerberg est devenu mystique.

Après sa présentation, je ne suis pas arrivé à approcher de Fiona, tout le monde voulait lui parler, l’inviter. J’ai été me chercher un café en attendant. Quand je suis revenu, elle avait disparu. Elle n’a pas assisté aux deux derniers jours du séminaire, contrairement à toutes les traditions de Cerisy.

Le Professeur Valehtelija a raconté que Yanna Kerraoui était la petite fille de Mary et Marc. Mais Valehtelija a tellement affabulé par le passé, que nous sommes prudents avec ses affirmations quand elles ne peuvent être vérifiées. D’autres prétendent que Yanna Kerraoui est une robote programmée par Zuckerberg dans son sanctuaire népalais. Mais ça je peux vous dire que c’est faux. Je ne pourrais certainement pas être tombé amoureux d’une robote.

Postscriptum : j'ai écrit ce texte il y a cinq ans. Depuis, aux États-Unis, un mouvement citoyen a obtenu que les Facebooklets adoptent les règlements très stricts de VisuLibru et rejoignent la fédération. Oui il est possible de bénéficier des avantages fantastiques des réseaux sociaux sans avoir à payer un prix difficile à accepter ! Dans de nombreux pays encore livrés à WeChat, le mouvement pour autoriser VisuLibru s'intensifie.  

[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 - fin ]

vendredi 23 août 2019

­­­Le tarot des fleurs


[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Jane commence la journée comme tous les jours en tirant une carte dans l’appli tarot.astro :

Vierge : tulipe

Surtout met ta vie sentimentale au ralenti car la rupture avec ton âme sœur menace. Évite tout déplacement car les risques d’accident sont au plus haut. Tu peux t’attendre à la disparition d’un être cher et à des déboires professionnels importants. Mais console-toi ! L’empathie de tes amis te fera battre un record en terme de likes. Une bonne journée au final !


C’est nimportnaouak !

Jane travaille comme développeuse de logiciel chez Astro. C’est elle qui a conçu l’intelligence artificielle qui rédige les « dives » d’Astro, ses divinations dans l’argot de l’entreprise. Elle est en vacances dans un gite rural au fin fond de l’Ardèche

Elle ne comprend pas du tout comment son logiciel a pu proposer une telle dive si négative. Quelqu’un a dû hacker son code ou alors la direction a décidé de la virer.

Elle montre l’innommable à son copain qui sort de la douche. Lui ne jure que par la cafédomancie. Il prend le temps de se préparer et déguster son café turc. Puis, il recouvre le mug d’une soucoupe et retourne le tout. Il patiente la minute protocolaire avant d'enlever le mug. Il ne reste plus qu’à photographier les traces de marc avec l’appli cafe.astro. Il lâche un « putain de sort » en voyant le résultat. Sur la photo, quelques traits ont été surlignés en rouge pour former une main, l’index et l’auriculaire relevés, le pouce serrant les derniers doigts.

Le texte est du délire pur jus :

Cancer : le sabot cornu, le signe de Satan

Le démon t’a en ligne de mire. Il va te tenter de mille manières. Lâche toi ! Explore les rivages de la folie avec celle qui t’écarte de ta compagne. Elle t’est envoyée par un ange déchu pour t’offrir des horizons nouveaux. Les moments inoubliables que tu vivras avec elle pavent le chemin de la rédemption. Surtout visite ensuite tao.astro pour méditer sur ton initiation.


Les journaux sont vite saturés de récits de mésaventures semblables à celles de Jane et de son compagnon. Arithmomancie, bibliomancie, lébanomancie, podomancie… Tous les arts divinatoires convoqués par la société Astro filent le même mauvais coton. Les applis d’Astro ont pété un câble.

L’action du groupe Astro plonge. Devant l’incapacité de ses dirigeants à tenir un discours cohérent, elle poursuit sa chute jusqu’à ce qu’Astro annonce sur Twitter que la fréquentation de l’appli a en fait augmenté de 15%. La nouvelle fait la Une des journaux en ce mois d’été à l’actualité aussi morne que l’encéphalogramme d’un concombre. Sur France 2, un professeur d’Histoire de la divination à Paris Sorbonne Université avance une explication :
  • On cherche moins dans la divination à connaître le futur qu’à le transformer.
Jane abrège ses vacances. A peine retournée au boulot, elle est convoquée par la pédégère :
  • Ma belle, ne corrige surtout pas le code, le board adore les nouvelles dives. Mais tu comprends, on ne peut pas laisser Astro à la merci des sautes d’humeur d’un logiciel, même de génie. Explique-nous !
  • Je ne comprends pas, répond Jane. Je regarde.
Jane sait ce que fait l’intelligence artificielle utilisée par les 29 sortes de dives proposées par Astro car c’est elle qui en a codé la plus grande partie. Rien d’ésotérique dedans. Le logiciel se fie plus prosaïquement à l’analyse de masse de données des clients, leurs données des réseaux sociaux et d’autres données obtenues plus ou moins discrètement. On ne prédit pas à une nana qui est en train de se faire balancer par son mec, une liaison calme et sans souci. On essaie de prédire l’avenir du client et on adapte le flou de la réponse aux probabilités. On ajoute un soupçon de hasard, une lichette de sérendipité, sans oublier des biais pour satisfaire les sponsors. Et, avec l’apprentissage par renforcement, on recherche ce qui plait au client : certains veulent des divinations optimistes, d’autres se complaisent dans les annonces malheur. « On », c’est l’algo(rithme) d’Astro qui essaie de donner à chacun ce qu’il attend, un algo finalement assez conventionnel. La seule chose qui le distingue des algos des autres sites de divination, c’est la plus grande gamme de machin-mancies proposées.

Il faut une bonne journée à Jane pour découvrir le pot aux roses. Elle l’explique à sa pédégère :
  • On a licencié un développeur d’Astro, Jean K. Il s’est vengé en hackant l’algorithme. Il a enlevé des bornes que nous avions posées à l’IA pour limiter la latitude de l’apprentissage automatique et rester dans les clous. L’IA optimise une fonction de satisfaction des clients. Elle cherche ce qui marche, et ça l’a conduite en dehors du cadre que nous avions fixé. Ça a commencé assez tôt. Elle a essayé des trucs bizarres. Nous avons reçu quelques rares réclamations qu’elle a ignorées. Et puis elle a découvert un optimum local loin de ce que nous avions imaginé.
  • Est-ce qu’on risque un nouveau virage à 180 degrés ? s’inquiète la pédégère 
  • Oui. L’IA continue à essayer des trucs de oufs. Nous ne sommes pas à l’abri qu’elle fasse une autre découverte. 
  • On ne peut pas exposer nos clients à ses sautes d’humeurs. Tu la laisse explorer mais tu mets des verrous pour qu’avant de déployer une nouvelle stratégie, nous puissions vérifier avec le board.
Les deux femmes restent songeuses.

Le grand écran de la pédégère s’allume avec une notification de niveau maximum :
  • Dans une décision éclair le parlement de Westminster vient de décider qu’Angleterre-Galles rejoignait l’Union Européenne, 47 ans après le Brexit qui a vu la Grande-Bretagne quitter l’Union. Le Premier Ministre, Frank Gamerboy, a surpris tout le monde lundi dernier en faisant cette proposition dans un retournement de position personnelle ahurissant. Le soutien d’une petite moitié de sa majorité, et d’une grande partie de l’opposition lui a permis d’obtenir ce vote historique. A Édimbourg et Belfast, des foules se sont réunies pour acclamer cette décision que l’Écosse et l’Irlande du Nord ont prise depuis longtemps. On compte un million de manifestants enthousiastes dans les rues de Londres.
La pédégère a un sourire gêné et un petit geste d’excuse. Jane abasourdie la questionne :
  • Ne me dis pas que Frank Gamerboy est un client ?
  • Oui, dans un compte qu’il croit confidentiel. Ton IA lui a conseillé le AGin, le rattachement à l’Union Européenne. 
  • L’Angleterre va rejoindre l’Union Européenne à cause d’un simple dive, s’émerveille Jane. 
  • Elle n’aurait jamais dû la quitter…

jeudi 15 août 2019

Charlotte et le pot de griottes

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Hubert P. menait une vie paisible, jouissant des revenus de la startup qu’il avait créée et bien vendue. Il a été retrouvé mort dans son salon un matin de canicule, assommé avec un pot de griottes Montmorency, puis achevé avec un couteau de cuisine mal aiguisé. Une vraie boucherie et du gaspillage des griottes dont il raffolait. La PJ avait été prévenue du meurtre par un courriel avec une photo du cadavre en attachement et n’avait pas pu tracer l’auteur du message.

La caméra de surveillance des voisins a montré qu’Hubert était retourné à la villa dans l’après-midi et que seules trois personnes y étaient passées ensuite et avaient donc pu commettre le crime : Charlotte R., l’épouse du mort, Ben I., son meilleur ami, et Maxime P., son frère. Personne d’autre n’avait approché la villa.

Charlotte est partie vers 19:00. Elle se rendait dans le Périgord pour quelques jours. Le meurtre a été découvert avant son retour. Elle se disputait souvent violemment avec le mort, et la police était intervenue plusieurs fois pour les séparer.

Ben est arrivé peu après son départ. C’était le meilleur ami de Hubert et l’amant de Charlotte. Il voulait racheter la Ducati de collection d’Hubert mais ils n’avaient pas pu se mettre d’accord sur un prix.

Maxime, sur les lieux peu de temps après le départ de Ben, devait 3 000 euros à son frère qu’il ne pouvait rembourser. On n’imagine pas qu’on puisse tuer un frère pour si peu, mais Maxime avait de gros problèmes d’argent. Et pour situer la fratrie, les deux frères avaient fini deux fois à l’hôpital après s’être frottés un peu trop virilement.

Charlotte a affirmé qu’Hubert était parfaitement vivant quand elle l’a quitté. Ben a reconnu s’être disputé avec son ami encore une fois sur le prix de la Ducati, mais il a affirmé l’avoir laissé bien vivant. Maxime a lui assuré avoir trouvé son frère déjà mort. Il n’aurait pas appelé la police par peur d’être soupçonné. Il a fini par avouer être l’auteur du courriel.

Lequel du frère et du meilleur ami est-il l’assassin ? Ou est-ce l’épouse ? L’estimation de l’heure du crime par le médecin légiste n’a pas permis de trancher.

Hubert refusait d’avoir un robot personnel. Charlotte en avait un, basé dans le salon. Elle a spontanément proposé à la Commissaire Conchita Doyle l’enregistrement de la dernière journée d’Hubert par la caméra de son robot. On y voit Maxime s’engueuler avec son frère, l’assommer avec le pot de griottes, puis l’achever. Gore !

Pour Conchita, le cas est loin d’être résolu. Qui peut avoir confiance dans une pièce à conviction fournie par le robot personnel de Charlotte, par contrat son esclave lui obéissant en tout ?  En cette fin du 21e siècle, avec la sophistication des falsifications en tout genre, les vidéos sont de toute façon des preuves de plus en plus questionnées par les tribunaux. Et puis, un truc la turlupine : Maxime n’a pas pensé à la caméra du robot alors qu’il est loin d’être stupide.
Conchita envoie la vidéo à la police scientifique.

Les experts vérifient les battements de paupières, la microcirculation du sang sous la peau, et mille autres petits détails qui peuvent trahir le fakenews mais dont les contournements logiciels sont malheureusement disponibles en logiciel libre sur le web. La techno est devenue à portée du moindre péquin pas trop encombré du mulot. La vidéo a l’air tout ce qui a de plus vraie et la police scientifique s’avoue vaincue.

Charlotte n’attend pas pour gaspiller le prix de, ce que Conchita est convaincue, être sa participation au meurtre. Une razzia d’achats internet : grand écran, chaussures Louboutin croisière…

Pendant ce temps, Conchita passe des heures dans le salon du mort à s’imprégner du lieu du crime. Elle visionne des dizaines de fois la vidéo, faisant quasiment de l’image par image le temps du meurtre. Tout a l’air d’être bien en place. L’IA de la police scientifique n’a rien trouvé. Qu’espère-t-elle ?  À bout d’idée, elle se met à compter les griottes. D’autres comptent bien les moutons.

Les griottes sont fort avantageusement toutes tombées dans l’angle de la caméra. Elle en compte 89. Elle recompte, 89. Un nombre premier ! Elle va dans la cuisine où sont rangés d’autres pots de griottes identiques, en ouvre un : 100 griottes. Un autre : 100 !

Elle n’a plus que quelques vérifications à faire : le fabricant confirme que les boites contiennent 100 griottes, parfois 101 ou 102, jamais moins et  le labo de la PJ assure que, sur la vidéo, le pot était scellé quand il a explosé sur la tête d’Hubert ? Le pot contenait au moins 100 griottes quand il a explosé sur la tête d’Hubert et seulement 89 se sont retrouvées sur le parquet de bois clair. La vidéo a été trafiquée et cela démontre la culpabilité de Charlotte et Ben. La vraie vidéo aurait montré que l’un des deux, après le meurtre, chipotant quelques griottes. Ils leur avait fallu ensuite faire coller la vidéo avec la scène de crime.

Devant cette preuve pourtant légère, Charlotte et Ben finissent par reconnaître que l’idée du meurtre était de Charlotte et que c’était Ben qui avait tenu le pot de griottes et le couteau.

Affaire classée !

Déclaration de la commissaire : « un, la gourmandise est un vilain défaut, et deux, on aura toujours besoin de fliquettes dans la maison poulaga. L’IA n’a pas pensé à compter les griottes. Meskine !  »

Postscriptum : l’excellent podcast « faut-il le voir pour le croire ?  » (La méthode scientifique, France Culture) m’a donné l’idée de cette nouvelle. Merci donc à Ewa Kijak, Vincent Nozick,Tina Nikoukha et Nicolas Martin pour leur aide involontaire.

[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 ]


mardi 13 août 2019

[Content moderation - modération de contenu]

[

Parenthèse dans Bêtises à bloguer

Interview par l'Institut Montaigne le 1er Août 2019

]

jeudi 8 août 2019

La réincarnation de Tata Garance en robote

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Tata Garance, la sœur de mon père, était une belle femme d’une cinquantaine d’années. Elle était foncièrement gentille, toujours prête à rendre service, à sa famille, à ses amis. Elle était aussi un peu folle, d’une folie joyeuse, contagieuse.

Je me souviens d’elle, le jour de sa mort, un jour de grande canicule – 43 degrés, un record parisien. Je l’attendais en prenant un café à La Java. Elle est arrivée venant des Halles. Avec son corps de championne de natation, les fesses serrées dans une jupe rouge hyper moulante, le décolleté pigeonnant de sa chemise blanche, un rouge à lèvre super agressif, on l’aurait crue directement sortie d’une bande dessinée. Les hommes se retournaient sur son passage, les femmes ne la quittaient pas des yeux. Elle m’a demandé avec un petit sourire pourquoi j’avais le regard fixe et la bouche béante.

En me quittant, elle a pris une trottinette en libre-service. Le rendez-vous pour lequel elle était en retard la précipitait vers une rencontre inopinée avec un camion de livraison. Au moment de la collision, elle faisait un doigt d’honneur – on ne sait à qui – et elle n’a pas vu le camion arriver.

Tata Garance a été mon premier enterrement, ma première pelletée de terre. Sa gentillesse et sa dinguerie devaient la conduire tout droit à la vie éternelle. J’imaginais mal une résurrection, qu’elle sorte de sa tombe dans un corps déjà pourri. Berk ! Je penchais plutôt pour une réincarnation. Elle qui adorait se déguiser allait changer de corps, en quoi ? Rapper, drag queen, chat de gouttière…

Le temps a passé.

Pour l’anniversaire de mes vingt et un ans, mon père m’a offert une robote. Comme elle savait toujours trouver ce dont j’avais envie et qu’elle obéissait à mes moindres caprices, son prénom s’est imposé : Garance. Papa a modérément apprécié – le prénom de sa sœur !

Assez vite, Robote Garance m’a intrigué. Elle m’organisait des fêtes totalement démentes qui laissaient mes amis sans voix. L’un d’eux l’a qualifiée de l’IA la plus déjantée à l’est de la Silicon Valley. Robote Garance, quand elle s’est habituée à moi, s’est mise à raconter des blagues de mauvais goût, comme Tata Garance qui adorait les blagues salaces et vulgaires. Un matin, Robote Garance m’a réveillé avec celle-là :

  • Si à l’hôpital tu vois une aide soignante avec un thermomètre sur l’oreille, dis-toi bien qu’il y a un patient avec un stylo dans le cul ! Pour comprendre cette blague, a ajouté ma robote, qui ne perdait jamais une occasion de m’instruire, il faut savoir qu’il y a très longtemps, on mesurait la température corporelle en introduisant un thermomètre dans l’anus.
Bon, même avec l’explication, sa blague restait nulle. Mais, elle m’a fait rire, surtout elle m’a secoué. J’étais presque sûr d’avoir entendu cette même histoire de la bouche de Tata Garance.

Quand j’ai raconté ça à mon père, il a éclaté de rire :
  • Jamais de la vie !
  • Tu n’as jamais entendu Tata Garance raconter cette histoire ?
  • Non ! Jamais !
  • Et la robote, elle la tiendrait d’où ?
  • D’une thèse d’histoire sur les plus mauvaises vannes du web. What else?
Je ne faisais pas de confusion. Tata était morte. Mais je me posais de plus en plus de questions. Se pouvait-il que ma robote en soit la réincarnation ?

Quelques temps plus tard, mon père est venu dîner chez moi. Il m’a interrogé :
  • C’est quoi cette odeur très forte ?
  • Je ne sais pas. Le nouveau détergent qu’utilise Garance.
  • Une odeur de jacinthe, non ?
  • Je ne sais pas.
  • Ta tante Garance utilisait un parfum de jacinthe.
  • Tu vois !
  • Je ne vois rien du tout, s’est énervé mon père.
J’ai fait une enquête. Le parfum était bien celui de la jacinthe. Aucun détergent à la jacinthe n’étant proposé sur le marché, j’ai fini par demander à Robote Garance qui m’a répondu un peu gênée :
  • J’ai une petite fuite au niveau des rotules. Pour éviter que l’odeur d’huile ne t’incommode, j’ai commandé un parfum à la jacinthe.
Mystère résolu. J’étais maintenant convaincu que ma robote était la réincarnation de Tata Garance. Qui a jamais entendu parler d’une robote qui se parfume ?
Quand j’ai essayé d’expliquer ça à mes amis, ceux-ci n’ont rien voulu entendre. Pourtant, la voix de ma robote, son parfum, les fêtes qu’elle organisait, son attention pour moi, son humour de caniveau… Tata était réincarnée ! On peut bien se réincarner en scarabée. Pourquoi ma tante, pour se réincarner, n'aurait-elle pas choisi ma robote plutôt qu’un scarabée beaucoup plus limité au niveau de la comprenette.
Comme la réincarnation de Tata Garance n’intéressait pas mes amis qui me traitaient de dingo, j’ai commencé à en parler sur Twitter. J’ai expliqué que le passage de ma tante en robote était un cas classique de transmigration des âmes, comme les Indous, les Égyptiens, les Grecs et bien d’autres y ont toujours cru. Dans un cycle, les âmes passent d’un corps à l’autre dans un parcours chronologique, pour plusieurs « incarnations ». J’ai cité abondamment les analyses du psychiatre Ian Stevenson de cas de réincarnation. J’ai osé dire au monde entier que, pour moi, Tata Garance avait embarqué en passagère dans l’IA de ma robote pour continuer à s’occuper de moi.
Mon nombre de followers a explosé et mon père a proposé que j’aille consulter un psy. 
Sébastien, un copain informaticien a beaucoup insisté pour que je le laisse auditer le logiciel et les données de Robote Garance. Pour avoir la paix, j’ai accepté, après lui avoir fait promettre de ne rien modifier de ma robote.
Robote Garance ne lui a rien caché. Sébastien a assez vite découvert que ma robote avait fouillé dans les archives familiales pour y trouver des heures d’enregistrement et des centaines de pages de Garance. Pour me faire plaisir, elle s’est alors glissée dans les pantoufles de ma tante et la faite revivre tout simplement en l'imitant. Je n’ai pas voulu le croire mais Robote Garance a confirmé.
J’ai mis du temps à accepter. Mais finalement je me suis dit que, d’une certaine façon, ce n’était pas faux de dire que Tata s’était réincarnée, car c’étaient bien ses traces numériques qui guidaient Robote Garance. Juste avant de fermer mon compte Twitter, j’ai balancé un dernier tweet : « Les humains parlent depuis toujours de réincarnation. En utilisant des techniques d’apprentissage automatique, ma robote l’a fait ! »

jeudi 1 août 2019

Le survivaliste à la fleur de tabac


­[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Quand les interfaces des logiciels s’humanisaient et que la population adoptait aveuglément le numérique, Jo s’en éloignait. Il aimait écrire du code et adorait personnaliser des logiciels, bidouiller son ordi. En revanche, les apps « couteau Suisse » le mettaient en rogne : « elles me prennent pour un gogol ? ». Elles facilitaient la vie ? Il n’y voyait qu’une infantilisation.
Jo s’était lié à des mouvements de hackers résistants à la fast food du numérique. Jusque-là, je l’aurais bien suivi si je n’avais été aussi fainéant. Mais il a dérapé. Il est devenu prepper, néo-autonomiste, un de ceux qu’on appelait dans le temps les survivalistes. Ils se préparaient à survivre dans un monde post apocalyptique.
Il a choisi avec beaucoup de soin son point de chute : un endroit loin de la civilisation, avec la fibre, mais sans téléphone mobile.
Loin de tout, on a moins de chance de se prendre une atomique en pleine tronche.
La fibre permet d’être averti assez vite du début de l’apocalypse et de se tenir au courant des derniers gadgets survivalistes. Jo, par exemple, a trouvé sur internet comment préparer du tabac avec des feuilles de Nicotiana séchées, et il a aussi appris que la fleur, en plus de dégager des arômes de vanille et d'épices, permet de fabriquer un antibiotique.
S’il tient absolument à la fibre, Jo refuse les ondes. Il ne croit pas à leur innocuité déclarée par le complexe militaro-industrialo-académique et la presse aux ordres. Il est convaincu qu’elles vous grillent le neurone.
C’est ce qui l’a conduit au village de Sinolasse. Sinolasse se trouve pile poil sur la diagonale du vide, des Ardennes aux Pyrénées, caractérisée par une densité de population abyssale et un retard historique pathologique des télécoms. Ils sont quelques-uns à avoir repéré cette aberration : un village avec une fibre qui pète le feu et pas la moindre barre sur le téléphone mobile
Un maire technophobe a utilisé tous les moyens légaux pour ralentir l’arrivée des stations de téléphone mobile. Du coup, le village a vu débarquer toute une faune d’électro-sensibles et d’antiondes. Certains se sont installés dans des fermes en ruine rachetées pour presque rien. Et puis des champs de caravanes et de préfabriqués ont surgi au milieu de nulle part. Une mini ZAD s'est organisée même s'il n'y avait pas vraiment de zone à défendre. Les hivers sont plutôt rudes mais cette population l’est aussi, et elle s’est enracinée.
Les compagnies de télécom ont trop attendu pour réagir et la résistance aux ondes s’est radicalisée. Le premier pylône d’antennes a été scié, le second brûlé. Bien sûr, personne n’avait rien vu. Les « telcos » (les opérateurs télécom) ont pensé à des stations-drones ou des stations-ballons. Le prix des ballons Loon de Google étant prohibitif, les telcos ont choisi les drones de Qwant, bien meilleur marché. C’était oublier que Sinolasse est terre de chasse. Les drones se sont fait descendre presque aussi vite qu’ils étaient déployés. Comme l’a expliqué une chasseuse en comparution immédiate pour destruction de drone : « Mes excuses, Monsieur le Juge. J’ai cru que c’était un faisan. » Les drones étaient sans doute hors de portée de simples fusils de chasse et de toute façon les faisans ont disparu de la région depuis des années...
80 euros d’amende réglés par le patron du troquet, accompagnés d’une tournée générale. 
Les telcos ont abandonné l’idée des drones. Sinolasse a dû continuer à se passer du mobile au grand dam des agriculteurs qui auraient bien aimé l’avoir pour leur travail. Ils devaient se contenter d’utiliser discrètement le wifi sous l’œil réprobateur des antiondes, mais ça ne remplace pas vraiment la 5 ou la 7G. Comme disait l’un d’eux à sa fille : « les antiondes, ils gonflent ; comment je démarrerais mon tracteur sans la clé Bluetooth ? »
Le 12 juillet 2050 à 20h37, les Sinolais regardaient comme une grande partie de la planète la demi-finale, France-Algérie, de la Coupe du Monde de foot. La retransmission du match fut interrompue. Sur fond de drapeau tricolore, un militaire avec une tête de match de foot perdu les prévint du déclenchement d’une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Chine et de l’entrée en guerre de la France et la Grande-Bretagne du coté américain. Quelques secondes plus tard, internet s’interrompait dans tout le village et le courant s’éteignait dans la foulée.
Jo gagna son abri de survie, avec une pensée pour tous ses voisins qui n’avaient pas été aussi prévoyants. Quand il ressortira dans une dizaine d’années, ils ne seront plus qu’une poignée dans le département. Combien en France ? Plus de 100 000 preppers, mais combien parmi eux de vraiment préparés ? C’étaient surtout des amateurs qui s’amusaient le week-end à jouer les Robinsons.
Julie, la maire, finit tranquillement son anisette. Puis elle se dit qu’il fallait aller aux nouvelles. Quand même avec toute la technologie moderne, elle arriverait bien à se renseigner. Le vieux réseau cuivre du téléphone avait été arrêté depuis des lustres.  Les émetteurs de TNT et de radio avaient également fermé. Personne à sa connaissance au village ne captait plus internet par satellite : bande passante trop pourrie. Elle pensa avoir trouvé la solution : les trois radioamateurs du village, trois frères, avec, s’il le fallait, le groupe électrogène de la mairie. Le benjamin était en vacances… en Chine et le cadet était trop bourré pour comprendre ce qu’elle voulait. Quant à l’ainé, il était déjà au lit et refusa d’ouvrir.
Nouvelles technos ou pas, le village était coupé de ce qu’il restait de la civilisation. Il s’arrêta de vivre, hésitant sur ce qu’il fallait faire dans l’attente des explosions nucléaires, et des retombées radioactives. Une fête s’organisa à la terrasse du bistrot mais le cœur n’y était pas.
En désespoir de cause, Julie décida d’aller contempler la fin du monde depuis le haut de la côte Gravisse, qu’elle avait plusieurs fois escaladée pour le critérium cycliste local. En haut de la côte, elle ne vit que des nuages. Circulez, il n’y a rien à voir ! L’apocalypse avait un air bien paisible.
Son téléphone annonça l’arrivée d’un message. Elle avait capté la station mobile du bled voisin ; la 7G fonctionnait ! Julie se connecta à Internet où un courriel d’un de ses adjoints l’attendait : « Fin du monde : pas encore cette fois ;  on a gagné 3-2. ». Le village avait appris la nouvelle de la non-apocalypse (et le résultat du match de foot) d’un ancêtre qui avait simplement allumé sa radio à pile et capté RFI en grandes ondes.  Ailleurs qu’à Sinolasse, la vie déroulait normalement.
La fibre et internet se remirent à fonctionner dans le village en fin de matinée. Pour couper le réseau et l’électricité, il avait suffi aux plaisantins de quelques coups de sécateur. Les coupables de cette sinistre plaisanterie ne furent jamais retrouvés et l’on ne sut jamais comment ils avaient pu hacker le contrôle de la fibre sur tout le village et retransmettre ce message bidon avant de tout arrêter.
La fin du monde annoncée puis annulée a changé les mentalités. Julie avec beaucoup de pédagogie et l’appui de scientifiques est arrivée à convaincre une grande majorité de la population de l’innocuité des ondes. La station 7G a été construite. Elle fonctionne, c’est le compromis, du lever au coucher du soleil, pour que les paysans puissent faire leur boulot. Tant qu’il fait jour, les jeunes de la ZAD peuvent  s'éclater avec le jeu VirtualZAD en 7G sous le regard réprobateur des anciens. Pour ce qui est des électro-sensibles, ils se terrent dans leurs abris protégés par des peintures à base d'oxydes d'aluminium en attendant le soir et sortir prendre un verre à la terrasse du bistrot.
Ah oui, et Jo ?
On n’a pas retrouvé l’entrée de son abri. Aux dernières nouvelles, il y est encore, peut-être à relire « À la recherche temps perdu ».  
 
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mercredi 31 juillet 2019

Au travail les amis !

Je prends beaucoup de plaisir à écrire ces nouvelles. J'essaie de convaincre des amis d'en faire autant. Ça commence à marcher :
Bravo les potos !

Et vous ? Écrivez vos nouvelles ! Publiez-les ! Ça prend 5mn d'ouvrir un blog. Et surtout amusez-vous !

jeudi 25 juillet 2019

À fond en trottinette Mimosa


[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
Hasard du calendrier, j’ai acheté ma première trottinette volante le lendemain de l’annonce par la mairie de Paris d’une taxe sur tous les objets volants, privés ou publics, drones de livraison, coptères ou trottinettes... J’ai choisi la toute dernière Mimosa. Ma note : 5 étoiles et thumbs-up. 
Le confort et la conduite sont agréables sans être impressionnants. Pas beaucoup mieux que les trot’libs du Grand Paname. Le plus : la copilote embarquée. Là je dis : inouïssime !
Elle trouve toujours le meilleur chemin, évite les embouteillages, fait rouler sur un trottoir pavé de la rue du Louvre pour la couleur locale, choisit un chemin paisible si on le lui demande. Elle parle parfaitement – avec la voix de Fanny Ardant – plus de cent langues. Et même, elle peut crier si vous êtes un peu dur d’oreille.
Elle fait exactement ce que vous avez envie qu’elle fasse. Pas même besoin de lui dire, elle devine car elle sait tout de vous : votre âge, votre genre, votre travail, vos hobbys, vos amis, vos magasins et restos préférés… C’est même trop. Je ne sais pas vous, mais j’en ai marre de ces logiciels parfaits, ces assistants personnels qui balisent si bien votre vie qu’ils arrivent à en faire disparaître le hasard. C’est ennuyeux, pire qu’une pluie londonienne ! Mais la Mimosa arrive à vous surprendre. Elle décoiffe !  
Ce matin, je l’ai prise pour aller à un rendez-vous à La Défense. Elle a refusé de démarrer avant que je mette mon gilet jaune fluorescent, et que j’attache mon casque. Elle marquait tous les feux, et m’a même demandé plusieurs fois de mettre pied à terre pour traverser une rue. Je l’ai traitée de boulet.
Elle m’a fait faire un grand détour pour découvrir un mural ; j’ai adoré. Elle m’a ensuite parlé un bon quart d’heure d’une réédition d’une installation d’Ilya Khrzhanovsky au Grand Palais. Là, j’ai inventé une chanson, « Fanny La Saouleuse ». Ça l’a vexée, elle s’est tue pour quelques minutes.
Quand je lui ai dit que j’allais être en retard, elle a fait « oups ». Comme si elle ne s’en était pas aperçue ? De qui se moquait-elle ? Puis elle a affiché : « on fonce Alphonse ».
Et on a foncé. My god ! Elle m’a fait emprunter à toute vitesse des voies express,  évidemment interdites en trottinette, voler au-dessus du Sacré Cœur soi-disant pour prendre un raccourci, plonger jusqu’au Palais Royal pour prendre un virage de folie en dérapage rue de Rivoli. Je lui ai proposé de ralentir. Elle a fait semblant de ne pas entendre. Elle m’a fait griller plusieurs feux rouges, et dépasser un nombre incalculable de coptères et de motovols. Elle violait coolos l’obligation des bots d’empêcher les humains de speeder. Non seulement elle me laissait faire des trucs de ouf, mais elle m’encourageait. L’éclate !
Je suis arrivé en avance à mon rendez-vous. Je ne m’étais pas autant amusé depuis des années en me baladant dans Paris.
Bon, j’ai pu constater le jour même qu’il restait quelques points de détail à régler avec son algorithme. Sur le chemin du retour, Fanny a soudain cessé d’obéir à mes commandes. What the fuck! J’ai flippé. Rien de grave : elle avait juste été attirée par une autre trottinette qui passait à proximité, une Mimosa avec la voix de Barry White. Les deux trottinettes nous ont plantés devant une guinguette des bords de Seine.
Du coup, l’autre conductrice et moi nous sommes sentis obligés de nous improviser un rancard pour célébrer la sérendipité de cette rencontre. Le « plus si affinité » nous a même conduits à finir la nuit ensemble. Les deux Mimosas sont garées côte à côte dans le garage de mon immeuble.
Fanny et Barry auraient manigancé-ils tout ça ?
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jeudi 18 juillet 2019

Le jeune homme à la fleur de lotus

[Tous les vendredis de juillet et août, une nouvelle sur ce blog.]
L’inspectrice Myriam Benhamou, une analyste de la scientifique, a découvert des bots malicieux datant du 21e siècle, de vrais dinosaures. Qu’ils aient pu ne pas être détectés par les hackers de la police pendant plus de quatre siècles défiait toute logique. Cela voulait aussi dire qu’ils avaient su se transformer pour traverser plusieurs générations de logiciels, de systèmes d’exploitation, de langages de programmation, de librairies de codes, un exploit pour des bots aussi anciens, du jamais vu selon les historiens des techniques.
Myriam a pu expliquer comment ils sont passés entre les mailles des cyberflics :
·      Les effets de chacune de leurs interventions sont calculés pour être faibles, en dessous du seuil détectable ; ils évitent ainsi l’effet aile de papillon. Ils travaillent par toutes petites touches, comme dans un tableau impressionniste. Du coup, ils restent sous les radars.
Ces bots arrivent pourtant à avoir des effets à long terme. C’est en tombant par hasard sur l’un de ces effets que Myriam les a découverts. Une céramiste du 21e siècle, Ankhti, est restée marginalement connue de manière continue pendant plus de quatre cents ans. Statistiquement, elle était quasi certaine de plonger dans l’oubli. C’est le destin de presque tous les artistes. La probabilité de devenir une valeur indétrônable comme Picasso ou Richter est extrêmement faible. Mais se maintenir pendant aussi longtemps, juste à la marge, seulement connue d’un petit nombre quasi constant d’internautes, ni star, ni oubliée, c’était juste improbable, impossible.
·      Improbable ou impossible ? interroge Amram, le fils de Myriam, féru de précision.
·      Hyper improbable, précise Myriam. Tu fermes les yeux et tu bouges au hasard ton Rubics Cube pendant dix minutes. Quand tu t’arrêtes, a-t-il une chance d’être bien rangé ?
·      Non c’est impossible.
·      Ce n’est pas impossible, mais hyper improbable !
Seul un code génial manipulant au cordeau les systèmes de recommandation des moteurs de recherche et des réseaux sociaux pouvait réaliser un pareil exploit.
Myriam a trouvé une dizaine de clones d’un même bot qui participaient discrètement à faire qu’Ankhti reste connue d’une poignée d’internautes. Le code de ces bots savait se transformer en passant d’un système informatique à un autre. Il restait reconnaissable par l’identifiant bizarre qu’il utilisait pour parler de lui-même : 7Ame.
Myriam a tout bêtement baptisé ce bot 7Ame.
Encouragée par sa découverte, elle a cherché d’autres bots. Après des jours de calculs sur des milliers d’ordinateurs d’Interpol, elle en a trouvé deux : Xìngfú et Cabeza de Halcón qui, avec des algorithmes sensiblement différents, faisaient eux aussi la promotion bridée d’Ankhti. Y-en-avait-il d’autres ? Comment savoir ?
Son fils Amram a répondu à ces deux questions :
·      Il t’en manque un seul et je l’appellerais « Tête de Chacal ».
·      Déballe ta blague !
·      Cabeza de Halcón, Tête de Faucon en français. Ça fait Egypte antique. J’ai regardé. C’est un des fils d’Horus, Kébehsénouf, représenté par un homme à tête de faucon. Un autre s’appelle Amset, 7Ame en verlan. Un troisième fils, Hâpi, m’a donné du mal. Xìngfú, c’est du chinois, ça veut dire Joyeux en français, Happy en anglais. Ils sont internationaux tes hackers…
·      Et tu étais sérieux avec Tête de Chacal ?
·      Farpaitement. Le quatrième et dernier fils d’Horus, Douamoutef, est représenté par un homme à tête de chacal.
·      Ce gosse m’épuise ! Comment t’as eu l’idée de tout ça ?
·      C’est la semaine de l’Égypte Antique à l’école.
Myriam n’a pas trouvé de bot « Tête de Chacal », mais un Jackal’s Head, « Tête de Chacal » en anglais. S’ils avaient utilisé du turc ou du serbe, ça aurait été plus difficile.  
L’histoire qu’elle raconte dans la classe d’Amram, pour une séance de Show and Tell :
·      Voici un hologramme d’une céramique du 21e siècle conservée au Musée de la Céramique de Sèvres. L’artiste s’appelait Ankhti et sa biographie explique qu’elle était la Grande Prêtresse d’un culte secret à Isis et Osiris, des Dieux de l’Égypte Antique. Elle affirmait être l’incarnation de Shou, le souffle de vie.
·      Mais le 21e siècle c’était bien après l’Égypte Antique ? interroge Lila, une jolie gamine, qui se trouve être la petite amie d’Amram. Plus personne n’adorait Isis ou Osiris au 21e siècle.
·      Tu as raison, répond Myriam. L’Égypte Antique s’achève avant l’an zéro.
·      Ces religions se sont vraiment arrêtées au IVe siècle quand elles ont été interdites par les empereurs romains chrétiens, précise Madame Li, la maitresse. Ankhti devait être une personne très particulière.
·      Regardez bien, sur le vase, reprend Myriam, ce jeune homme avec une fleur de lotus dans les cheveux derrière la vieille dame penchée sur son tour de potier. Il est là pour la protéger. La vieille dame c’est sans doute Ankhti, la céramiste elle-même. Le jeune homme, c’est Néfertoum, le fils de Ptah et de Sekhmet, le dieu de la résurrection et de l'immortalité. On le retrouve d’ailleurs dans la feuille de lotus, qu’Ankhti appose à côté de sa signature. Elle se place sous la protection du Dieu Néfertoum. Ankhti a dû aller au Musée du Caire voir le Trésor de Toutankhamon dont la maitresse vous a parlé. Elle a peut-être eu une révélation devant la momie de Toutankhamon.
·      Ou plus simplement en regardant une vidéo de la BBC, interrompt Amram. Ou peut-être qu’elle était juste frappadingue.
Myriam ignore le commentaire de son fils et poursuit :
·      Madame Li vous a parlé du rituel des morts. Ankhti aurait été embaumée suivant les rites égyptiens dans son appartement de la rue Montmartre. 
·      La Vache ! Elle habitait Cœur de Paris, commente Lila.
·      Ankhti a pu ainsi renaître et voyager jusqu’au royaume des morts. Elle a  voyagé dans la barque du dieu soleil Rê et traversé le royaume d'Osiris. Pour ne pas plonger dans les ténèbres, l'oubli, la mort, le néant, elle a demandé la protection des quatre fils d’Horus.
·      Amset, qui protège le foie, Hâpi, les poumons, Douamoutef, l'estomac, et     Kébehsénouf, l'intestin, précise Amram.
·      Mais on sort carrément de l’égyptologie classique, explique Myriam. Les 4 fils d’Horus se sont incarnés en avatars sur Internet. Ils ont empêché le nom d’Ankhti de sombrer dans l’oubli. Ils s’arrangeaient pour garantir qu’Ankhti reste connue d’une poignée d’internautes. Tant qu’on parlait d’elle, elle continuait d’exister. Grâce à eux, elle vivait toujours dans le royaume des ténèbres. C’est aussi grâce à eux que nous parlons d’elle dans cette classe.
·      Et elle vivra pour toujours ? interroge Lila.
·      Si c’est la volonté de Néfertoum, répond Amram.
La volonté des Dieux n’est pas toujours celle de la loi. Les fils d’Horus ne faisaient rien de mal. Pourtant, un juge a décidé de faire désactiver Amset, Hâpi, Douamoutef, et Kébehsénouf. Il a jugé que la consécration d’Ankhti par des bots violait la loi sur la manipulation algorithmique de foule. Quelle foule ? Les fils d’Horus ne touchaient qu’un tout petit nombre d’internautes.
Les avatars des fils d’Horus ont été traqués sur tout le réseau et terminés. Le juge condamnait Ankhti à l’oubli, à la damnatio memoriae, ce qu’Amram a trouvé dégueulasse. Myriam ne pouvait pas pu lui donner tort.
Quelques jours plus tard, Amram reçoit un courriel énigmatique de nefertoum@memphis : « Il fit naître ses dieux parèdres en émettant des sons de sa bouche et Néfertoum fera vivre Ankhti pour toujours. ». Amran court le montrer à Myriam :
·      Maman ! Néfertoum protège toujours Ankhti.
·      Tu vois, conclut Myriam, il ne fallait pas t’inquiéter pour elle. Le Dieu à la fleur de lotus ne l’abandonnera pas.
·      Trop cool !
Myriam est une bonne fliquette, mais elle est mère et hackeuse avant d’être flic.
[ Bêtises à Bloguer - Saison 2 ] 
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