mercredi 18 avril 2018

Plus bleu que tes yeux

Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer

Simone Guédiguian est allongée au bord de la piscine du Burj Al Arab Jumeirah, un des centres de loisirs les plus luxueux de Dubaï. Elle s’ennuie, elle aimerait tellement revoir Paris. Mais voilà, si elle rentrait, elle irait directement à la case prison, pour la plus grande fraude au bitX de tous les temps. Le bitX, une crypto monnaie créée au 21e siècle par Hervé Guédiguian, son ancêtre, s’est imposé dans le monde entier. Son système cryptographique garantit la sûreté du système, son inviolabilité… Enfin en théorie, car Simone a cassé ce chiffrement qui avait résisté à plusieurs siècles de hackers. Sa thèse de doctorat sur le chiffrement à l’UPSL n’aurait sans doute pas suffi si elle n’avait eu accès à des informations particulières.

Avec une partie de l’argent gagné avec les bitX, Hervé Guédiguian a financé des recherches sur la vie de ses ancêtres depuis le vilayet de Diarbékir et durant le génocide des Arméniens du 20e siècle. Il a placé tous les documents réunis dans une blockchain. Depuis, ses descendants ont pris l’habitude d’inscrire dans la même blockchain le récit de leurs vies. Simone a voulu comprendre leur histoire depuis les massacres en Turquie, pendant l’installation en France des rares survivants, jusqu’à la dispersion des descendants à travers le monde. En fouillant la blockchain, elle est tombée sur des notes techniques d’Hervé sur le bitX. L’ancêtre y donnait même la preuve d’inviolabilité de son système en supposant le chiffrement solide. Seulement voilà, Simone a aussi appris de ces notes que si la longueur des clés de chiffrements garantissait leur sécurité à l’époque, elles étaient trop courtes pour résister aux machines disponibles deux siècles plus tard.

En utilisant toutes ses économies pour se payer de la puissance de calcul, Simone est arrivée à casser le code et à reconstruire les clés secrètes d’Hervé Guédiguian. A partir de là, cela devenait un jeu d’enfant de mettre au point un mécanisme simple pour siphonner de la crypto-monnaie. Elle ne volait personne ; elle s’appropriait des bitX « orphelins », leurs propriétaires ayant perdu les clés de chiffrement ou étant morts sans les transmettre. Il y en avait largement assez pour apporter à l’informaticienne une fortune considérable.

La soudaine richesse de Simone a attiré l’attention des policiers. Ils ont d’abord cru à un commerce d’otiotropes, les drogues contre l’ennui. Ils n’ont bien sûr rien trouvé. Son contrôleur des impôts se serait contenté de l’énorme redressement fiscal qu’elle a accepté de payer sans rechigner, mais les flics d’Euro-Tracfin, l’organisme européen contre les circuits financiers clandestins, étaient plus curieux. Ils ont poursuivi leur enquête. Quand ils ont compris l’escroquerie au bitX, elle s’était réfugiée à Dubaï, là où les lois d’extradition ne visent que les pauvres…

Igor, le superbe mannequin russe qui partage la vie de Simone depuis quelques semaines, la rejoint au bord de la piscine. Il lui montre sur sa tablette un article qui vient de sortir sur France Info : « La voleuse volée ». Simone lit en diagonale. La journaliste raconte que les hackers d’Euro-Tracfin sont arrivés à récupérer une grande partie des bitX dérobés et les ont remis sur le marché.

Angoisse de Simone qui se précipite sur ses comptes en bitX. A la place des gros chiffres qu’elle a l’habitude d’y trouver, des zéros. Seul son compte « classique » en dollars à la banque de Qatar est encore approvisionné, de quoi payer quelques semaines dans sa cage dorée… en faisant attention.

Igor murmure :
  • Je ne sais plus qui a dit que la vraie richesse, c’est ce qui reste quand on a perdu tout son argent.
  • Ton mec n’a jamais perdu plusieurs milliards de bitX.
Petit silence, puis il interroge :
  • Comment ont-ils pu te baiser ?
  • Ils ont compris que le problème venait de la faiblesse du chiffrement et ils l’ont cassé à leur tour.
  • C’est la cata ?
  • Oui. Il va falloir te trouver une autre mamie-gâteau.
La montre de Simone sonne. Un message du portier de l’hôtel : « policiers à la gate. simone, prépare la valise ». Les petits cadeaux de Simone se révèlent utiles.

Elle se lève :
  • OK mon amour. Notre histoire s’arrête ici.
  • Je viens avec toi.
  • Tu es mignon mais la fuite à deux n’est pas prévue. Et puis, je n’ai plus les moyens de… toi…
  • Arrête tes conneries. Je te retrouve où ?
  • Toujours aussi têtu ? Ok. Tu te rappelles la petite pension de Cappadoce : « Plus bleu que tes yeux ». Retrouve-moi là-bas si tu veux. Dans quelques semaines…
Il n’a pas eu le temps de répondre, elle a déjà disparu.

Les semaines ont passé. Igor a eu du mal à se débarrasser des flics dubaïotes. Il est maintenant au bord d’une autre piscine, cette fois en Turquie. A croire qu’il passe sa vie au bord de piscines. Il fait très chaud. Il est presque assoupi quand deux mains se posent sur sa nuque. La voix de Simone accompagne le massage sur une chanson d’Aznavour :

Plus bleu que le bleu de tes yeux
Je ne vois rien de mieux
Même le bleu des cieux
Plus blonds que tes cheveux dorés
Ne peut s'imaginer
Même le blond des blés.


Plus tard, dans sa chambre, il lui dit :
  • Je veux vivre avec toi, mon chou.
  • Je suis fauchée. Je ne peux plus t’offrir la grande vie.
  • Fuck la grande vie ! Vivons comme des gens normaux.
  • Oublie-moi ! insiste Simone.
  • Chaque œuf n'a pas deux jaunes.
  • Quoi ?
  • On dit pas « quoi » ; on dit « comment ». Je t’ai entendu utiliser plusieurs fois ce proverbe arménien. Je ne l’ai jamais compris. Je veux vivre avec toi parce que mon œuf n’a pas qu’un seul jaune. Et ne cherche pas à comprendre. La seule question pour moi, c’est où ? Tu ne peux pas remettre un pied en Europe.
  • Ici, propose-t-elle. Je suis l’heureuse propriétaire de la pension.
  • Quoi ?
  • On dit pas « quoi » ; on dit « comment ». Je me doutais bien qu’il y avait un risque qu’ils retrouvent ma trace. La pension était une assurance.
Igor pense quelques instants :
  • Trop forte ! Mais les Turcs ne donnent des visas de tourisme que pour un mois.
  • Je suis turque.
  • Quoi ?
  • On dit pas « quoi » ; on dit « comment ».
Simone s’explique en souriant :
  • Depuis 2145, le gouvernement turc accorde la nationalité à tous les descendants des Arméniens qui ont fui la Turquie au moment du génocide.
  • Comme les Espagnols l’avaient fait pour les descendants des juifs d’Espagne expulsés sous l’inquisition ?
  • Exactement. Le président turc en signant la nouvelle loi a déclaré : « Quand la culture arménienne est blessée, c’est la culture turque qui saigne. Quand les deux sont réunies, c’est la culture mondiale qui s’épanouit. » Quand je l’ai entendu dire cela à la télé, je me suis souvenue de mon grand-père qui me parlait pendant des heures du pays qu’il n’avait jamais connu. J’ai pleuré.
  • Mais comment vas-tu prouver que tu descends bien d’expulsés ? interroge Igor.
  • Élémentaire, mon cher Igor. J’ai trouvé toutes les preuves nécessaires dans la blockchain des Guédiguian. Ça m’a coûté quelques bitX d’honoraires d’avocat et je suis devenue turque.
  • Oui mais pas moi…
Simone se met à genoux devant Igor :
  • Sieur Igor Kandinsky, voulez-vous m’épouser pour le meilleur et pour le pire ?
  • Dame Simone Guédiguian, encore eusse-t-il fallu que vous me le proposassiez quand vous étiez bourrée de tunes.
  • Je n’ai pas osé. Dois-je comprendre que vous n’êtes pas intéressé ?
  • Simone, prépare le henné.




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