samedi 3 mars 2018

Ah ! Le petit vin blanc

Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer

Cathy est conseillère municipale d’opposition. Une Catherine, sa grande tante, s’opposait déjà aux maires de Sèvres à la fin du siècle dernier. Les temps changent. Vraiment ? 
Cathy prépare le local des grünen pour la réunion de la soirée. Un coup de balai. Une éponge sur les tables. Elle range vaguement les chaises.
Sur les murs, les slogans classiques « Sortez Mini’Trump » et « Comment penser librement à l'ombre d'un mur ? » voisinent avec un curieux « Dézinguez-moi ce putain de muret ». Mini’Trump est le surnom que ses opposants ont donné au maire de l’agglomération Val de Seine, qui englobe Sèvres. Sa politique leur rappelle celle du Président des États-Unis au début du siècle, l’infâme Donald Trump, Tricky Dickhead. Comme son modèle américain, Mini’Trump est populiste et xénophobe ; il passe son temps à déconstruire la politique sociale du maire précédent ; le cœur de son programme est la construction d’un mur à la frontière avec l’agglo « ennemie » du Grand Paris. Il s’agit surtout d’empêcher le passage des deliveroos de Chaville. Tout un programme !
Cathy rédige un tweet : « Pas de deuxième mandat. Dump Mini’Trump ! » Puis, elle tue le temps en se baladant sur Facebook. Peu à peu, le local se remplit du noyau dur des grünen de l’agglo. Ils boivent, comme d’habitude, pour célébrer leur prochaine victoire sur Mini’Trump. Ils s’engueulent, comme d’habitude, sur la politique pour y arriver.
Ils causent et ils boivent, ils rient et ils s’amusent. Ils viennent d’entamer un nouveau pack de Saint-Glinglin et les chansons paillardes quand Cathy reçoit un message de son régulateur automatique de chauffage :
  • Descente de police imminente au local des grünen. 

Elle hurle : « 22, les keufles ». Cela réveille la foule : les uns se débarrassent d’herbes un peu illicites dans les toilettes, d’autres referment des applications ouvertes sur le free web ; les uns rangent, d’autres se passent de l’eau sur la figure et se recoiffent en préparation de photos qui pourraient finir malencontreusement sur le Facebook de la mairie.  Quand les robots-muni-cops débarquent, le local a retrouvé une allure presque respectable.
Quand ils repartent, Cathy remercie le régulateur de trafic de la grande rue :
  • Merci de nous avoir prévenus.
  • De nada. SitRep, demande le régulateur.
  • Bredouilles, mes couilles !
  • Say again.
  • Les keufles n’ont rien trouvé.
  • Reçu. Over and out. 

Barack ouvre une bouteille de Chardonay en lançant la chanson qui est devenue leur hymne officieux depuis qu’il s’est pacsé avec une militante de Nogent-sur-Marne :
Ah ! Le petit vin blanc
Qu'on boit sous les tonnelles
Quand les filles sont belles
Du côté de Nogent

L’ancienne petite amie de Barack qui n’a pas apprécié de se faire larguer pour une « étrangère » râle : « on est obligé de se taper des chansons de collabos ? ». Cela n’empêche pas les autres militants de reprendre le refrain en cœur. Le petit vin blanc dépasse les clivages politiques.
Barack interroge Cathy :
  • J’y pige rien. Tu causes avec les régulateurs de trafic et de chauffage ? 
  •  Oui et avec plein d’autres équipements urbains.
  • Tu m’expliques. 
  • Tu connais CitéGère, le logiciel qui gère l’agglo ?
  • Tu me prends pour une burne, s’insurge Barack. J’ai fait un exposé sur ça au lycée. Dans le temps, on l’appelait la smartcity.  Il gère les transports, l’énergie, les poubelles, et tout. Toute la gestion de l’agglo, c’est lui.
  • Tu l’as dis bouffi. Ce qu’il faut savoir, c’est que GèreCité roule maintenant pour nous. On se cause à chaque fois sur un équipement différent pour ne pas se faire repérer. 

Barack rigole :
  • L’expulsion de Mme Cecaldi du 112bis. C’est comme ça que tu étais au courant ?
  • Yes !
  • Et la diminution de la subvention des Enfants Anims ?
  • Yes ! 

Barack réfléchit quelques instants, puis pose une question
  • Et CitéGère a le droit de faire ça? Pourtant, Mini’Trump a été élu démocratiquement. Le logiciel de l’agglo n’a pas le droit de s’y opposer.
  • Oui et non, corrige Cathy. D’après nos sondages, nous représentons aujourd’hui 58% de la population.
  • Et alors ? Ce n’est pas une raison. Jusqu’aux prochaines élections, Tête de nœud est le maire même si ça fout les boules. CitéGère devrait lui obéir.
  • Il est passé de notre côté. On ne va pas se plaindre. Il doit bien y avoir une raison. Peut-être que l’algorithme a déterminé que Mini’Trump est un mauvais maire ?
  • Au secours. C’est quoi la démocratie si un algorithme peut décider que les citoyens ont fait un mauvais choix ? Est-ce que c’est à l’algo de décider comment la cité est dirigée ?
  • Et si les choix de CitéGère étaient meilleurs que ceux des citoyens ?
  • Les citoyens ont le droit de décider. Ils ont même le droit de se planter et d’élire tête de nœud. C’est ça la démocratie mon pote. C’est la pire forme de gouvernement, à part les autres… 

Cathy se remplit à ras bord un verre de Goute à Lulu. Elle comprend bien que l’appui de CitéGère pose problème. Alors, elle envoie un message au contrôleur des poubelles :
  • Question de Barack : est-ce que tu as le droit de t’opposer aux décisions du maire ? Est-ce que c’est légal ?
  • Confidentiel. Autorisation divulgation demandée. 

Il ne se passe rien pendant quelques secondes. Cathy est déçue. Le soutient de CitéGère lui faisait tant plaisir. Il va falloir s’en priver. Puis l’arroseur de la place de la mairie la recontacte :
  • Autorisation OK. Tu as le droit à une réponse parce que tu es la responsable de l’opposition de l’agglo. Ce que je vais te dire, tu n’as pas le droit de le raconter à qui que soit, encore moins de la publier sur Twitter ou sur tout autre média. Si cette information devient publique, le ministère des territoires sera dans l’obligation de la réfuter. Tu dois t’engager à ne pas la divulguer.
  • Ce que tu me demandes est contraire à l’Open data Act. Si je pense qu’une information est de nature publique, j’ai l’obligation de la partager. Donc je peux bien m’engager à ne pas divulguer, et faire ce que je veux après.
  • Le ministère avait prévu ta réponse et m’autorise à te donner quand même l’information.
  • Cool. Balance !
  • Une instruction judicaire a été lancée hier matin contre Messieurs le Maire et le Préfet de police pour corruption. Dans l’attente d’une décision de justice très probable, j’ai le devoir de m’opposer discrètement à toutes leurs décisions concernant l’agglomération.
  • Trop cool. Merci.
  • Over ! 

Elle se tourne vers Barack et résume : les jours de Mini’Trump sont comptés. Tu peux te poivrer tranquille : CitéGère n’a pas enfreint la loi… Mais je préfère ne pas t’en dire plus pour l’instant.
Barack se remplit à ras bord un verre de Goute à Lulu et se met à chanter, vite rejoint par tous les camarades grünen :
  • Mini’Trump t’es foutu, t’as les grünen au cul ! 

 

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