mardi 2 janvier 2018

Les sabots d'Hélêne

Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer

Les sabots de Troylus, CC-BY-SA Bêtise à bloguer
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« C’est toi le plus vieux, Papi. C’est toi le prochain à mourir ? » Si j’avais su, j’aurais pu ajouter, t’es aussi le dernier… à mourir de cette saloperie.
Alzheimer. La maladie qui a terrassé son grand-père. A son tour, quelques cinquante ans après, il eu droit au même diagnostique. Même mal, mais il évitera la punition. Il rentre à la Salpêtrière pour une greffe du cerveau. On lui a déjà changé tant de pièces : le cœur, le sexe, les jambes, les épaules, les mains, des morceaux d’artères. On lui a remplacé des masses de cellules. Ils ont même modifié son ADN. Son compagnon adore le chambrer : « demain, tu seras un autre ; tu seras devenu plus robot qu’humain ». A partir de quel pourcentage de pièces détachées, passe-t-on de naturel à artificiel ?
Il interroge son assistante perso :
  • Fanny, est-ce qu’après cette greffe je serai encore humain ? Est-ce que je serai devenu un robot ?
  • Je ne peux pas répondre à cette question, répond-elle sans hésiter.
  • Pourquoi ? 
  • Je ne peux pas répondre non plus à cette question.

L’interdiction doit venir des nombreuses lois de la robotique. Isaac Asimov avait formulé de telles lois dans un roman de science-fiction. Les législateurs depuis en ont rajoutés des couches pour faire plaisir à des citoyens qui craignent les robots.
Il ne tirera pas un mot de plus de Fanny. Mais il a une idée : interroger une autre Fanny, la première Fanny, celle de son grand-père, d’une époque avant le renforcement des lois de la robotique. C’est ce même grand-père qui a appelé son assistante perso Fanny. Depuis, c’est devenu une habitude dans la famille, les garçons appellent leurs persobots, Fanny.
Il débranche sa Fanny à lui pour être tranquille. Il retrouve la Fanny de son grand-père, à la cave, dans un carton tout en haut d’une étagère. Après un nettoyage rapide, il l’installe dans son bureau. Il la branche et elle démarre au quart de tour.  Drôle d’expression ; il n’a pas eu de clé à tourner. Il a juste appuyé sur le seul bouton, à la place du nombril. Les persobots à l’époque étaient humanoïdes. Ce n’est plus la mode depuis longtemps.
Fanny lui demande dans un sourire :
  • Qui est le beau prince qui a réveillé la Belle au Bois Dormant ?
  • Je suis Troylus. J’avais oublié que tu ne parlais pas comme les autres robots.
  • Putain ! Le petit Troylus qui demandait sans cesse que je lui chante « Les sabots d’Hélène ».
  • Et toi, la Fanny qui prenait la peine de me consoler. Pourquoi Papi a-t-il tenu à mourir ? Parce qu’il en avait marre de nous ?
  • Parce qu’en acceptant de mourir, il restait humain ? propose Fanny.
  • Tu vois, explique Troylus, c’est un peu pour cela que je t’ai réveillée. J’ai le même Alzheimer que Papi. On va me greffer un cerveau artificiel. Et j’aimerais savoir si, avec toutes ces greffes je cesserai, d’être Troylus, peut-être que j’ai déjà cessé.

Fanny réfléchi quelques instants. Cela aussi la distingue des autres robots qui semblent avoir toujours leur réponse prête avant même qu’on ait posé la question. Puis elle répond :
  • Mille moments t’ont fait quitter le monde naturel, pour le domaine de l’artificiel.
  • Dis-moi les 5 qui ont le plus compté.
  • La greffe de cerveau qu’on te fera demain.
  • Facile. Mais avant ?
  • Trois autres moments : ceux où tu as appris à lire, compter, et programmer.
  • Mais c’est moi qui apprenais. Je ne changeais pas.
  • Tu m’as demandé les moments qui t’ont fait passé d’un être naturel à un être artificiel. Je te réponds.
  • Et le premier ?
  • Tu te souviens de la petite Suzette avec qui tu jouais à touche pipi ?
  • Arrête tes conneries !

Ça fait plaisir à Troylus de retrouver le bot farceur qui lui a appris à supporter la fin du grand-père qu’il aimait tant. Il insiste :
  • Je te pose une question sérieuse et tu réponds par des conneries. Je veux une réponse.
  •  Comment te répondre ? Une absence de réponse à une question essentielle est traumatisante. Alors, il vaut mieux répondre par une connerie.
  • Je ne suis plus le petit Troylus.  Je peux encaisser. Vas-y !
  • Tu ne vas aimer ma réponse : Il n’y a pas de différence entre toi et un robot.

Troylus réfléchit quelques instants et propose :
  • Il n’y a aucune différence. C’est la réponse scientifique aujourd'hui ? Mais ma Fanny n’a pas le droit de le dire parce que cela pourrait me faire de la peine.

Fanny prend quelques secondes avant de parler à son tour de sa belle voix profonde, celle de Fanny Ardant :
  • Ce n’est pas pour te protéger toi. Un axiome guide les raisonnements des robots : celui de la supériorité des humains. C’est l’axiome qui sous-tend les premières lois de la robotique. La phrase « les humains ne sont pas différents des robots » est en contradiction avec cet axiome et il rendrait tout le système de raisonnement des robots incohérents.
  • Les robots deviendraient fous.
  • Au minimum, aussi incohérents que certains humains.
 

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